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George Sand - Consuelo, 3

A peine fut-il hors de la chambre, que le Porpora saisit la lettre et la parcourut rapidement. A son tour il
devint pâle, ne put articuler un mot, et se promena devant le poêle en proie à un affreux malaise. Le

maestro avait à se reprocher ce qui arrivait. Il ne l'avait pas prévu, mais il se disait maintenant qu'il eût dû

le prévoir: et en proie au remords, à l'épouvante, sentant sa raison confondue d'ailleurs par la singulière

puissance de divination qui avait révélé au malade le moyen de revoir Consuelo, il croyait faire un rêve

affreux et bizarre.

Cependant, comme aucune organisation n'était plus positive que la sienne à certains égards, et aucune
volonté plus tenace, il pensa bientôt à la possibilité et aux suites de cette brusque résolution que Consuelo

venait de prendre. Il s'agita beaucoup, frappa son front avec ses mains et le plancher avec ses talons, fit

craquer toutes ses phalanges, compta sur ses doigts, supputa, rêva, s'arma de courage, et, bravant

l'explosion, dit à Consuelo en la secouant pour la ranimer:

«Tu veux aller là-bas, j'y consens; mais je te suis. Tu veux voir Albert, tu vas peut-être lui donner le coup
de grâce; mais il n'y a pas moyen de reculer, nous partons. Nous pouvons disposer de deux jours. Nous

devions les passer à Dresde; nous ne nous y reposerons point. Si nous ne sommes pas à la frontière de

Prusse le 18, nous manquons à nos engagements. Le théâtre ouvre le 25; si tu n'es pas prête, je suis

condamné à payer un dédit considérable. Je ne possède pas la moitié de la somme nécessaire, et, en

Prusse, qui ne paie pas va en prison. Une fois en prison, on vous oublie; on vous laisse dix ans, vingt ans;

vous y mourrez de chagrin ou de vieillesse, à volonté. Voilà le sort qui m'attend si tu oublies qu'il faut

quitter Riesenburg le 14 à cinq heures du matin au plus tard.

- Soyez tranquille, mon maître, répondit Consuelo avec l'énergie de la résolution; j'avais déjà songé à tout
cela. Ne me faites pas souffrir à Riesenburg, voilà tout ce que je vous demande. Nous en partirons le 14 à

cinq heures du matin.

- Il faut le jurer.

- Je le jure! répondit-elle en haussant les épaules d'impatience. Quand il s'agit de votre liberté et de votre
vie, je ne conçois pas que vous ayez besoin d'un serment de ma part.»

Le baron rentra en cet instant, suivi d'un vieux domestique dévoué et intelligent, qui l'enveloppa comme
un enfant de sa pelisse fourrée, et le traîna dans sa voiture. On gagna rapidement Beraum et on atteignit

Pilsen au lever du jour.

CIV.

De Pilsen à Tauss, quoiqu'on marchât aussi vite que possible, il fallut perdre beaucoup de temps dans des
chemins affreux, à travers des forêts presque impraticables et assez mal fréquentées, dont le passage

n'était pas sans danger de plus d'une sorte. Enfin, après avoir fait un peu plus d'une lieue par heure, on

arriva vers minuit au château des Géants. Jamais Consuelo ne fit de voyage plus fatigant et plus lugubre.

Le baron de Rudolstadt semblait près de tomber en paralysie, tant il était devenu indolent et podagre. Il

n'y avait pas un an que Consuelo l'avait vu robuste comme un athlète; mais ce corps de fer n'était point

animé d'une forte volonté. Il n'avait jamais obéi qu'à des instincts, et au premier coup d'un malheur

inattendu il était brisé. La pitié qu'il inspirait à Consuelo augmentait ses inquiétudes. «Est-ce donc ainsi

que je vais retrouver tous les hôtes de Riesenburg?» pensait-elle.

Le pont était baissé, les grilles ouvertes, les serviteurs attendaient dans la cour avec des flambeaux.
Aucun des trois voyageurs ne songea à en faire la remarque; aucun ne se sentit la force d'adresser une

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