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George Sand - Consuelo, 3

«Pardonnez, Messieurs, dit-il, si je m'empare de la seule dame que nous ayons ici dans ce moment: c'est
le droit du seigneur. Ayez la bonté de me suivre: je serai votre guide.

- Oserai-je vous demander, Monsieur, dit le baron de Kreutz, adressant pour la première fois la parole au
Porpora, quelle est cette aimable dame?

- Monsieur, répondit le Porpora qui était de mauvaise humeur, je suis Italien, j'entends assez mal
l'allemand, et le français encore moins.»

Le baron, qui jusque-là, avait toujours parlé français avec le comte, selon l'usage de ce temps-là entre les
gens du bel air, répéta sa demande en italien.

«Cette aimable dame, qui n'a pas encore dit un mot devant vous, répondit sèchement le Porpora, n'est ni
margrave, ni douairière, ni princesse, ni baronne, ni comtesse: c'est une chanteuse italienne qui ne

manque pas d'un certain talent.

- Je m'intéresse d'autant plus à la connaître et à savoir son nom, reprit le baron en souriant de la
brusquerie du maestro.

- C'est la Porporina, mon élève, répondit le Porpora.

- C'est une personne fort habile, dit-on, reprit l'autre, et qui est attendue avec impatience à Berlin.
Puisqu'elle est votre élève, je vois que c'est à l'illustre maître Porpora que j'ai l'honneur de parler.

- Pour vous servir,» répliqua le Porpora d'un ton bref, en renfonçant sur sa tête son chapeau qu'il venait
de soulever, en réponse, au profond salut du baron de Kreutz.

Celui-ci, le voyant si peu communicatif, le laissa avancer et se tint en arrière avec son lieutenant. Le
Porpora qui avait des yeux jusque derrière la tête, vit qu'ils riaient ensemble en le regardant et en parlant

de lui, dans leur langue. Il en fut d'autant plus mal disposé pour eux, et ne leur adressa pas même un

regard durant toute la promenade.

CI.

On descendit une petite pente assez rapide au bas de laquelle on trouva une rivière en miniature, qui avait
été un joli torrent limpide et agité; mais comme il fallait le rendre navigable, on avait égalisé son lit,

adouci sa pente, taillé proprement ses rives et troublé ses belles ondes par de récents travaux. Les

ouvriers étaient encore occupés à le débarrasser de quelques roches que l'hiver y avait précipitées, et qui

lui donnaient un reste de physionomie: on s'empressait de la faire disparaître. Une gondole attendait là les

promeneurs, une vraie gondole que le comte avait fait venir de Venise, et qui fit battre le coeur de

Consuelo en lui rappelant mille souvenirs gracieux et amers. On s'embarqua; les gondoliers étaient aussi

de vrais Vénitiens parlant leur dialecte; on les avait fait venir avec la barque, comme de nos jours les

nègres avec la girafe. Le comte Hoditz, qui avait beaucoup voyagé, s'imaginait parler toutes les langues:

mais, quoiqu'il y mît beaucoup d'aplomb, et que, d'une voix haute, d'un ton accentué, il donnât ses ordres

aux gondoliers, ceux-ci l'eussent compris avec peine, si Consuelo ne lui eût servi de truchement. Il leur

fut enjoint de chanter des vers du Tasse: mais ces pauvres diables, enroués par les glaces du Nord,

dépaysés et déroutés dans leurs souvenirs, donnèrent aux Prussiens un fort triste échantillon de leur

savoir-faire. Il fallut que Consuelo leur soufflât chaque strophe, et promît de leur faire faire une répétition

des fragments qu'ils devaient chanter le lendemain à madame la margrave.

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