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George Sand - Consuelo, 3

«Écoute, lui dit le Porpora pour le tirer de peine, tu travaillerais cent ans avec les plus beaux instruments
du monde et les plus exactes connaissances des bruits de l'onde et du vent, que tu ne rendrais pas

l'harmonie sublime de la nature. Ceci n'est pas le fait de la musique. Elle s'égare puérilement quand elle

court après les tours de force et les effets de sonorité. Elle est plus grande que cela; elle a l'émotion pour

domaine. Son but est de l'inspirer, comme sa cause est d'être inspirée par elle. Songe donc aux

impressions de l'homme livré à la tourmente; figure-toi un spectacle affreux, magnifique, terrible, un

danger imminent: place-toi, musicien, c'est-à-dire voix humaine, plainte humaine, âme vivante et

vibrante, au milieu de cette détresse, de ce désordre, de cet abandon et de ces épouvantes; rends tes

angoisses, et l'auditoire, intelligent ou non, les partagera. Il s'imaginera voir la mer, entendre les

craquements du navire, les cris des matelots, le désespoir des passagers. Que dirais-tu d'un poëte, qui,

pour peindre une bataille, te dirait en vers que le canon faisait boum, boum, et le tambour

plan, plan
? Ce serait pourtant de l'harmonie imitative plus exacte que de grandes images; mais ce ne
serait pas de la poésie. La peinture elle-même, cet art de description par excellence, n'est pas un art

d'imitation servile. L'artiste retracerait en vain le vert sombre de la mer, le ciel noir de l'orage, la carcasse

brisée du navire. S'il n'a le sentiment pour rendre la terreur et la poésie de l'ensemble, son tableau sera

sans couleur, fût-il aussi éclatant qu'une enseigne à bière. Ainsi, jeune homme, émeus-toi à l'idée d'un

grand désastre, c'est ainsi que tu le rendras émouvant pour les autres.»

Il lui répétait encore paternellement ces exhortations, tandis que la voiture, attelée dans la cour de
l'ambassade, recevait les paquets de voyage. Joseph écoutait attentivement ses leçons, les buvant à la

source, pour ainsi dire: mais lorsque Consuelo, en mantelet et en bonnet fourré, vint se jeter à son cou, il

pâlit, étouffa un cri, et ne pouvant se résoudre à la voir monter en voiture, il s'enfuit et alla cacher ses

sanglots au fond de l'arrière-boutique de Keller. Métastase le prit en amitié, le perfectionna dans l'italien,

et le dédommagea un peu par de bons conseils et de généreux services de l'absence du Porpora; mais

Joseph fut bien longtemps triste et malheureux, avant de s'habituer à celle de Consuelo.

Celle-ci, quoique triste aussi, et regrettant un si fidèle et si aimable ami, sentit revenir son courage, son
ardeur et la poésie de ses impressions à mesure qu'elle s'enfonça dans les montagnes de la Moravie. Un

nouveau soleil se levait sur sa vie. Dégagée de tout lien et de toute domination étrangère à son art, il lui

semblait qu'elle s'y devait tout entière. Le Porpora, rendu à l'espérance et à l'enjouement de sa jeunesse,

l'exaltait par d'éloquentes déclamations; et la noble fille, sans cesser d'aimer Albert et Joseph comme

deux frères qu'elle devait retrouver dans le sein de Dieu, se sentait légère, comme l'alouette qui monte en

chantant dans le ciel, au matin d'un beau jour.

C.

Dès le second relais, Consuelo avait reconnu dans le domestique qui l'accompagnait, et qui, placé sur le
siège de la voiture, payait les guides et gourmandait la lenteur des postillons, ce même heiduque qui avait

annoncé le comte Hoditz, le jour où il était venu lui proposer la partie de plaisir de Roswald. Ce grand et

fort garçon, qui la regardait toujours comme à la dérobée, et qui semblait partagé entre le désir et la

crainte de lui parler, finit par fixer son attention; et, un matin qu'elle déjeunait dans une auberge isolée,

au pied des montagnes, le Porpora ayant été faire un tour de promenade à la chasse de quelque motif

musical, en attendant que les chevaux eussent rafraîchi, elle se tourna vers ce valet, au moment où il lui

présentait son café, et le regarda en face d'un air un peu sévère et irrité. Mais il fit alors une si piteuse

mine, qu'elle ne put retenir un grand éclat de rire. Le soleil d'avril brillait sur la neige qui couronnait

encore les monts; et notre jeune voyageuse se sentait en belle humeur.

«Hélas! lui dit enfin le mystérieux heiduque, votre seigneurie ne daigne donc pas me reconnaître? Moi, je

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