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George Sand - Consuelo, 3

et de sa puissance, comme Albert s'était fait un idéal de ma vie de théâtre. Il a reconnu maintenant que je
ne pouvais me conserver digne de lui (du moins dans l'opinion des hommes) en suivant ce chemin-là. Et

moi je suis forcée de reconnaître que l'amour n'est pas assez fort pour vaincre tous les obstacles et abjurer

tous les préjugés.

- Sois équitable, Consuelo, et ne demande pas plus que tu n'as pu accorder. Tu n'aimais pas assez pour
renoncer à ton art sans hésitation et sans déchirement: ne trouve pas mauvais que le comte Albert n'ait

pas pu rompre avec le monde sans épouvante et sans consternation.

- Mais, quelle que fût ma secrète douleur (je puis bien l'avouer maintenant), j'étais résolue à lui sacrifier
tout; et lui, au contraire...

- Songe que la passion était en lui, non en toi. Il demandait avec ardeur; tu consentais avec effort. Il
voyait bien que tu allais t'immoler; il a senti, non-seulement qu'il avait le droit de te débarrasser d'un

amour que tu n'avais pas provoqué, et dont ton âme ne reconnaissait pas la nécessité, mais encore qu'il

était obligé par sa conscience à le faire.»

Cette raisonnable conclusion convainquit Consuelo de la sagesse et de la générosité d'Albert. Elle
craignait, en s'abandonnant à la douleur, de céder aux suggestions de l'orgueil blessé, et, en acceptant

l'hypothèse de Joseph, elle se soumit et se calma; mais, par une bizarrerie bien connue du coeur humain,

elle ne se vit pas plus tôt libre de suivre son goût pour le théâtre, sans distraction et sans remords, qu'elle

se sentit effrayée de son isolement au milieu de toute cette corruption, et consternée de l'avenir de

fatigues et de luttes qui s'ouvrait devant elle. La scène est une arène brûlante; quand on y est, on s'y

exalte, et toutes les émotions de la vie paraissent froides et pâles en comparaison; mais quand on s'en

éloigne brisé de lassitude, on s'effraie d'avoir subi cette épreuve du feu, et le désir qui vous y ramène est

traversé par l'épouvante. Je m'imagine que l'acrobate est le type de cette vie pénible, ardente et périlleuse.

Il doit éprouver un plaisir nerveux et terrible sur ces cordes et ces échelles où il accomplit des prodiges

au-dessus des forces humaines; mais lorsqu'il en est descendu vainqueur, il doit se sentir défaillir à l'idée

d'y remonter, et d'étreindre encore une fois la mort et le triomphe, spectre à deux faces qui plane

incessamment sur sa tête.

Alors le château des Géants, et jusqu'à la pierre d'épouvante, ce cauchemar de toutes ses nuits, apparurent
à Consuelo, à travers le voile d'un exil consommé, comme un paradis perdu, comme le séjour d'une paix

et d'une candeur à jamais augustes et respectables dans son souvenir. Elle attacha la branche de cyprès,

dernière image, dernier envoi de la grotte Hussitique, aux pieds du crucifix de sa mère, et, confondant

ensemble ces deux emblèmes du catholicisme et de l'hérésie, elle éleva son coeur vers la notion de la

religion unique, éternelle, absolue. Elle y puisa le sentiment de la résignation à ses maux personnels, et

de la foi aux desseins providentiels de Dieu sur Albert, et sur tous les hommes, bons et mauvais, qu'il lui

fallait désormais traverser seule et sans guide.

XCIX.

Un matin, le Porpora l'appela dans sa chambre plus tôt que de coutume. Il avait l'air rayonnant, et il tenait
une grosse et grande lettre d'une main, ses lunettes de l'autre. Consuelo tressaillit et trembla de tout son

corps, s'imaginant que c'était enfin la réponse de Riesenburg. Mais, elle fut bientôt détrompée: c'était, une

lettre d'Hubert, le Porporino. Ce chanteur célèbre annonçait à son maître que toutes les conditions

proposées par lui pour l'engagement de Consuelo étaient acceptées, et il lui envoyait le contrat signé du

baron de Poelnitz, directeur du théâtre royal de Berlin, et n'attendant plus que la signature de Consuelo et

la sienne. A cet acte était jointe une lettre fort affectueuse et fort honorable du dit baron, qui engageait le

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