bibliotheq.net - littérature française
 

George Sand - Consuelo, 3

l'appelant Albert; mais il avait disparu avant qu'elle eût eu la force de faire trois pas. Un affreux silence
régnait sur l'escalier.

«_Signora, cinque-minuti![1] lui dit d'un air paterne l'avertisseur en débusquant par l'escalier du théâtre
qui aboutissait au même palier. Comment cette porte se trouve-t-elle ouverte? ajouta-t-il en regardant la

porte de l'escalier où Trenck avait été précipité; vraiment Votre Seigneurie courait risque de s'enrhumer

dans ce corridor!»

[Note 1: On va commencer dans cinq minutes.]

Il tira la porte, qu'il ferma à clef, suivant sa consigne, et Consuelo, plus morte que vive, rentra dans la
loge, jeta par la fenêtre le pistolet qui était resté sous le sofa, repoussa du pied sous les meubles les

pierreries de Trenck qui brillaient sur le tapis, et se rendit sur le théâtre où elle trouva Corilla encore toute

rouge et toute essoufflée du triomphe qu'elle venait d'obtenir dans l'intermède.

XCVIII.

Malgré l'agitation convulsive qui s'était emparée de Consuelo, elle se surpassa encore dans le troisième
acte. Elle ne s'y attendait pas, elle n'y comptait plus; elle entrait sur le théâtre avec la résolution

désespérée d'échouer avec honneur, en se voyant tout à coup privée de sa voix et de ses moyens au milieu

d'une lutte courageuse. Elle n'avait pas peur: mille sifflets n'eussent rien été au prix du danger et de la

honte auxquels elle venait d'échapper par une sorte d'intervention miraculeuse. Un autre miracle suivit

celui-là; le bon génie de Consuelo semblait veiller sur elle: elle eut plus de voix qu'elle n'en avait jamais

eu; elle chanta avec plus de maestria, et joua avec plus d'énergie et de passion qu'il ne lui était

encore arrivé. Tout son être était exalté à sa plus haute puissance; il lui semblait bien, à chaque instant,

qu'elle allait se briser comme une corde trop tendue; mais cette excitation fébrile la transportait dans une

sphère fantastique: elle agissait comme dans un rêve, et s'étonnait d'y trouver les forces de la réalité.

Et puis une pensée de bonheur la ranimait à chaque crainte de défaillance. Albert, sans aucun doute, était
là. Il était à Vienne depuis la veille au moins. Il l'observait, il suivait tout ses mouvements, il veillait sur

elle; car à quel autre attribuer le secours imprévu qu'elle venait de recevoir, et la force presque

surnaturelle dont il fallait qu'un homme fût doué pour terrasser François de Trenck, l'Hercule esclavon?

Et si, par une de ces bizarreries dont son caractère n'offrait que trop d'exemples, il refusait de lui parler,

s'il semblait vouloir se dérober à ses regards, il n'en était pas moins évident qu'il l'aimait toujours

ardemment, puisqu'il la protégeait avec tant de sollicitude, et la préservait avec tant d'énergie.

«Eh bien, pensa Consuelo, puisque Dieu permet que mes forces ne me trahissent pas, je veux qu'il me
voie belle dans mon rôle, et que, du coin de la salle d'où sans doute il m'observe en cet instant, il jouisse

d'un triomphe que je ne dois ni à la cabale ni au charlatanisme.»

Tout en se conservant à l'esprit de son rôle, elle le chercha des yeux, mais elle ne le put découvrir; et
lorsqu'elle rentrait dans les coulisses, elle l'y cherchait encore, avec aussi peu de succès. Où pouvait-il

être? où se cachait-il? avait-il tué le pandoure sur le coup, en le jetant au bas de l'escalier? Était-il forcé

de se dérober aux poursuites? allait-il venir lui demander asile auprès du Porpora? le retrouverait-elle,

cette fois, en rentrant à l'ambassade? Ces perplexités disparaissaient dès qu'elle rentrait en scène: elle

oubliait alors, comme par un effet magique, tous les détails de sa vie réelle, pour ne plus sentir qu'une

vague attente, mêlée d'enthousiasme, de frayeur, de gratitude et d'espoir. Et tout cela était dans son rôle,

et se manifestait en accents admirables de tendresse et de vérité.

< page précédente | 144 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.