bibliotheq.net - littérature française
 

George Sand - Consuelo, 3

s'arrêter. Mais ce quelqu'un passait outre, l'un en chantant, l'autre en faisant entendre une toux de
vieillard, et ils se perdaient dans les ténèbres. Consuelo, convaincue qu'elle avait fait un rêve, alla se

coucher, et le lendemain matin, cette impression se trouvant dissipée, elle avoua à Joseph qu'elle n'avait

réellement distingué aucun des traits du personnage en question. L'ensemble de sa taille, la coupe et la

pose de son manteau, un teint pâle, quelque chose de noir au bas du visage, qui pouvait être une barbe ou

l'ombrage du chapeau fortement dessinée par la lumière bizarre du théâtre, ces vagues ressemblances,

rapidement saisies par son imagination, lui avaient suffi pour se persuader qu'elle voyait Albert.

«Si un homme tel que tu me l'as si souvent dépeint s'était trouvé sur le théâtre, lui dit Joseph, il y avait là
assez de monde circulant de tous côtés pour que sa mise négligée, sa longue barbe et ses cheveux noirs

eussent attiré les remarques. Or, j'ai interrogé de tous côtés, et, jusqu'aux portiers du théâtre, qui ne

laissent pénétrer personne dans l'intérieur sans le reconnaître ou voir son autorisation, et qui que ce soit

n'avait vu un homme étranger au théâtre ce jour-là.

- Allons, il est certain que je l'ai rêvé. J'étais émue, hors de moi. J'ai pensé à Albert, son image a passé
dans mon esprit. Quelqu'un s'est trouvé là devant mes yeux, et j'en ai fait Albert. Ma tête est donc

devenue bien faible? Il est certain que j'ai crié du fond du coeur, et qu'il s'est passé en moi quelque chose

de bien extraordinaire et de bien absurde.

- N'y pense plus, dit Joseph; ne te fatigue pas avec des chimères. Repasse ton rôle, et songe à ce soir.»

XCVI.

Dans la journée, Consuelo vit de ses fenêtres une troupe fort étrange défiler vers la place. C'étaient des
hommes trapus, robustes et hâlés, avec de longues moustaches, les jambes nues chaussées de courroies

entre-croisées comme des cothurnes antiques, la tête couverte de bonnets pointus, la ceinture garnie de

quatre pistolets, les bras, le cou découvert, la main armée d'une longue carabine albanaise, et le tout

rehaussé d'un grand manteau rouge.

«Est-ce une mascarade? demanda Consuelo au chanoine, qui était venu lui rendre visite; nous ne sommes
point en carnaval, que je sache.

- Regardez bien ces hommes-là, lui répondit le chanoine; car nous ne les reverrons pas de longtemps, s'il
plaît à Dieu de maintenir le règne de Marie-Thérèse. Voyez comme le peuple les examine avec curiosité,

quoique avec une sorte de dégoût et de frayeur! Vienne les a vus accourir dans ses jours d'angoisse et de

détresse, et alors elle les a accueillis plus joyeusement qu'elle ne le fait aujourd'hui, honteuse et

consternée qu'elle est de leur devoir son salut!

- Sont-ce là ces brigands esclavons dont on m'a tant parlé en Bohême et qui y ont fait tant de mal? reprit
Consuelo.

- Oui, ce sont eux, répliqua le chanoine; ce sont les débris de ces hordes de serfs et de bandits croates que
le fameux baron François de Trenck, cousin germain de votre ami le baron Frédéric de Trenck, avait

affranchis ou asservis avec une hardiesse et une habileté incroyables, pour en faire presque des troupes

régulières au service de Marie-Thérèse. Tenez, le voilà, ce héros effroyable, ce Trenck à la gueule brûlée,

comme l'appellent nos soldats; ce partisan fameux, le plus rusé, le plus intrépide, le plus nécessaire des

tristes et belliqueuses années qui viennent de s'écouler: le plus grand hâbleur et le plus grand pillard de

son siècle, à coup sûr; mais aussi l'homme le plus brave, le plus robuste, le plus actif, le plus

fabuleusement téméraire des temps modernes. C'est lui; c'est Trenck le pandoure, avec ses loups affamés,

< page précédente | 130 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.