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George Sand - Consuelo, 3

celui-ci, guidé par son instinct de prudence ecclésiastique, avait fait signe à la robuste jardinière et à ses
deux enfants de se tenir devant lui jusqu'à ce qu'il eût compris ce qui se passait.

XCIV.

Après l'insinuation qu'elle avait lancée quelques minutes auparavant sur les relations de Consuelo avec le
gros chanoine, l'aspect de ce dernier produisit un peu sur Corilla l'effet de la tête de Méduse. Mais elle se

rassura en pensant qu'elle avait parlé vénitien, et elle le salua en allemand avec ce mélange d'embarras et

d'effronterie qui caractérise le regard et la physionomie particulière de la femme de mauvaise vie. Le

chanoine, ordinairement si poli et si gracieux dans son hospitalité, ne se leva pourtant point et ne lui

rendit même pas son salut. Corilla, qui s'était bien informée de lui à Vienne, avait ouï dire à tout le

monde qu'il était excessivement bien élevé, grand amateur de musique, et incapable de sermonner

pédantesquement une femme, une cantatrice surtout. Elle s'était promis de l'aller voir et de le fasciner

pour l'empêcher de parler contre elle. Mais si elle avait dans ces sortes d'affaires le genre d'esprit qui

manquait à Consuelo, elle avait aussi cette nonchalance et ce décousu d'habitudes qui tiennent au

désordre, à la paresse, et, quoique ceci ne paraisse pas venir à propos, à la malpropreté. Toutes ces

pauvretés s'enchaînent dans la vie des organisations grossières. La mollesse du corps et de l'âme rendent

impuissants les effets de l'intrigue, et Corilla, qui avait l'instinct de toutes les perfidies, avait rarement

l'énergie de les mener à bien. Elle avait donc remis d'un jour à l'autre sa visite au chanoine, et quand elle

le trouva si froid et si sévère, elle commença à se déconcerter visiblement.

Alors, cherchant par un trait d'audace à se remettre en scène, elle dit à Consuelo, qui tenait toujours
Angèle dans ses bras:

«Eh bien, toi, pourquoi ne me laisses-tu pas embrasser ma fille, et la déposer aux pieds de monsieur le
chanoine, pour...

- Dame Corilla, dit le chanoine du même ton sec et froidement railleur dont il disait autrefois
dame Brigide
, faites-moi le plaisir de laisser cet enfant tranquille.»

Et, s'exprimant en italien avec beaucoup d'élégance, quoique avec une lenteur un peu trop accentuée, il
continua ainsi sans ôter son bonnet de dessus ses oreilles:

«Depuis un quart d'heure que je vous écoute, et bien que je ne sois pas très-familiarisé avec votre patois,
j'en ai assez entendu pour être autorisé à vous dire que vous êtes bien la plus effrontée coquine que j'ai

rencontrée dans ma vie. Cependant, je crois que vous êtes plus stupide que méchante, et plus lâche que

dangereuse. Vous ne comprenez rien aux belles choses, et ce serait temps perdu que d'essayer de vous les

faire comprendre. Je n'ai qu'une chose à vous dire: cette jeune fille, cette vierge, cette sainte, comme vous

l'avez nommée tout à l'heure en croyant railler, vous la souillez en lui parlant: ne lui parlez donc plus.

Quant à cet enfant qui est né de vous, vous le flétririez en le touchant: ne le touchez donc pas. C'est un

être sacré qu'un enfant; Consuelo l'a dit, et je l'ai compris. C'est par l'intercession, par la persuasion de

cette même Consuelo que j'ai osé me charger de votre fille, sans craindre que les instincts pervers qu'elle

peut tenir de vous vinssent à m'en faire repentir un jour. Nous nous sommes dit que la bonté divine donne

à toute créature le pouvoir de connaître et de pratiquer le bien, et nous nous sommes promis de lui

enseigner le bien, et de le lui rendre aimable et facile. Avec vous, il en serait tout autrement. Veuillez

donc, dès aujourd'hui, ne plus considérer cet enfant comme le vôtre. Vous l'avez abandonné, vous l'avez

cédé, donné; il ne vous appartient plus. Vous avez remis une somme d'argent pour nous payer son

éducation...»

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