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George Sand - Consuelo, 3

Consuelo essaya sa voix en pleine campagne, par une brillante roulade, et s'écria:

«Il reste beaucoup de son!»

Puis elle tendit joyeusement la main à son confrère, et la serra avec effusion, en lui disant:

«Tu es un brave garçon, Beppo!

- Et toi aussi!» répondit Joseph en essuyant une larme et en faisant un grand éclat de rire.

LXXV.

Il n'est pas fort inquiétant de se trouver sans argent quand on touche au terme d'un voyage; mais
eussent-ils été encore bien loin de leur but, nos jeunes artistes ne se seraient pas sentis moins gais qu'ils

ne le furent lorsqu'ils se virent tout à fait à sec. Il faut s'être trouvé ainsi sans ressources en pays inconnu

(Joseph était presque aussi étranger que Consuelo à cette distance de Vienne) pour savoir quelle sécurité

merveilleuse, quel génie inventif et entreprenant se révèlent comme par magie à l'artiste qui vient de

dépenser son dernier sou. Jusque-là, c'est une sorte d'agonie, une crainte continuelle de manquer, une

noire appréhension de souffrances, d'embarras et d'humiliations qui s'évanouissent dès que la dernière

pièce de monnaie a sonné. Alors, pour les âmes poétiques, il y a un monde nouveau qui commence, une

sainte confiance en la charité d'autrui, beaucoup d'illusions charmantes; mais aussi une aptitude au travail

et une disposition à l'aménité qui font aisément triompher des premiers obstacles. Consuelo, qui portait

dans ce retour à l'indigence de ses premiers ans un sentiment de plaisir romanesque, et qui se sentait

heureuse d'avoir fait le bien en se dépouillant, trouva tout de suite un expédient pour assurer le repas et le

gîte du soir.

«C'est aujourd'hui dimanche, dit-elle à Joseph; tu vas jouer des airs de danse en traversant la première
ville que nous rencontrerons. Nous ne ferons pas deux rues sans trouver des gens qui auront envie de

danser, et nous ferons les ménétriers. Est-ce que tu ne sais pas faire un pipeau? J'aurais bientôt appris à

m'en servir, et pourvu que j'en tire quelques sons, ce sera assez pour t'accompagner.

- Si je sais faire un pipeau! s'écria Joseph; vous allez voir!»

On eut bientôt trouvé au bord de la rivière une belle tige de roseau, qui fut percée industrieusement, et
qui résonna à merveille. L'accord parfait fut obtenu, la répétition suivit, et nos gens s'en allèrent bien

tranquilles jusqu'à un petit hameau à trois milles de distance où ils firent leur entrée au son de leurs

instruments, et en criant devant chaque porte: «Qui veut danser? Qui veut sauter? Voilà la musique, voilà

le bal qui commence!»

Ils arrivèrent sur une petite place plantée de beaux arbres: ils étaient escortés d'une quarantaine d'enfants
qui les suivaient au pas de marche, en criant et en battant des mains. Bientôt de joyeux couples vinrent

enlever la première poussière en ouvrant la danse; et avant que le sol fût battu, toute la population se

rassembla, et fit cercle autour d'un bal champêtre improvisé sans hésitation et sans conditions. Après les

premières valses, Joseph mit son violon sous son bras, et Consuelo, montant sur sa chaise, fit un discours

aux assistants pour leur prouver que des artistes à jeun avaient les doigts mous et l'haleine courte. Cinq

minutes après, ils avaient à discrétion pain, laitage, bière et gâteaux. Quant au salaire, on fut bientôt

d'accord: on devait faire une collecte où chacun donnerait ce qu'il voudrait.

Après avoir mangé, ils remontèrent donc sur un tonneau qu'on roula triomphalement au milieu de la
place, et les danses recommencèrent; mais au bout de deux heures, elles furent interrompues par une

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