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George Sand - Consuelo, 3

quand elle n'a pas la sanction du mariage et la protection d'un époux. Il ne tenait qu'à vous de l'emporter
dans mon esprit sur votre concurrente, madame Corilla, dont on m'avait dit pourtant beaucoup de bien,

mais qui ne prononce pas l'italien à beaucoup près aussi bien que vous. Mais madame Corilla est mariée

et mère de famille, ce qui la place dans des conditions plus recommandables à mes yeux que celles où

vous vous obstinez à rester.

- Mariée! ne put s'empêcher de murmurer entre ses dents la pauvre Consuelo, bouleversée de voir quelle
personne vertueuse, la très-vertueuse et très-clairvoyante impératrice lui préférait.

- Oui, mariée, répondit l'impératrice d'un ton absolu et courroucée déjà de ce doute émis sur le compte de
sa protégée. Elle a donné le jour dernièrement à un enfant qu'elle a mis entre les mains d'un respectable et

laborieux ecclésiastique, monsieur le chanoine***, afin qu'il lui donnât une éducation chrétienne; et, sans

aucun doute, ce digne personnage ne se serait point chargé d'un tel fardeau, s'il n'eût reconnu que la mère

avait droit à toute son estime.

- Je n'en fais aucun doute non plus,» répondit la jeune fille, consolée, au milieu de son indignation, de
voir que le chanoine était approuvé, au lieu d'être censuré pour cette adoption qu'elle lui avait elle-même

arrachée.

«C'est ainsi qu'on écrit l'histoire, et c'est ainsi qu'on éclaire les rois, se dit-elle lorsque l'impératrice fut
sortie de l'appartement d'un grand air, et en lui faisant, pour salut, un léger signe de tête. Allons! au fond

des plus mauvaises choses, il se fait toujours quelque bien; et les erreurs des hommes ont parfois un bon

résultat. On n'enlèvera pas au chanoine son bon prieuré; on n'enlèvera pas à Angèle son bon chanoine; la

Corilla se convertira, si l'impératrice s'en mêle; et moi, je ne me suis pas mise à genoux devant une

femme qui ne vaut pas mieux que moi.»

«Eh bien, s'écria d'une voix étouffée le Porpora, qui l'attendait dans la galerie en grelottant et en se
tordant les mains d'inquiétude et d'espérance; j'espère que nous l'emportons!

- Nous échouons au contraire, mon bon maître.

- Avec quel calme tu dis cela! Que le diable t'emporte!

- Il ne faut pas dire cela ici, maître! Le diable est fort mal vu à la cour. Quand nous aurons franchi la
dernière porte du palais, je vous dirai tout.

- Eh bien, qu'est ce? reprit le Porpora avec impatience lorsqu'ils furent sur le rempart.

- Rappelez-vous, maître, répondit Consuelo, ce que nous avons dit du grand ministre Kaunitz en sortant
de chez la margrave.

- Nous avons dit que c'était une vieille commère. Eh bien, il nous a desservis?

- Sans aucun doute; et je vous dis maintenant: Sa Majesté l'impératrice, reine de Hongrie, est aussi une
commère.»

XCII.

Consuelo ne raconta au Porpora que ce qu'il devait savoir des motifs de Marie-Thérèse dans l'espèce, de
disgrâce où elle venait de faire tomber notre héroïne. Le reste eût affligé, inquiété et irrité peut-être le

maestro contre Haydn sans remédier à rien. Consuelo ne voulut pas dire non plus à son jeune ami ce

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