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George Sand - Consuelo, 2

En ce moment le comte Albert rentra, entendit ses sanglots, et vit la Joie insultante d'Anzoleto. Le chant
interrompu par l'émotion de la jeune artiste n'étonna pas autant les autres témoins de cette scène rapide.

Personne n'avait vu le baiser; et chacun concevait que le souvenir de son enfance et l'amour de son art lui

eussent arraché des pleurs. Le comte Christian s'affligeait un peu de cette sensibilité, qui annonçait tant

d'attachement et de regrets pour des choses dont il demandait le sacrifice. La chanoinesse et le chapelain

s'en réjouissaient, espérant que ce sacrifice ne pourrait s'accomplir. Albert ne s'était pas encore demandé

si la comtesse de Rudolstadt pouvait redevenir artiste ou cesser de l'être. Il eût tout accepté, tout permis,

tout exigé même, pour qu'elle fût heureuse et libre dans la retraite, dans le monde ou au théâtre, à son

choix. Son absence de préjugés et d'égoïsme allait jusqu'à l'imprévoyance des cas les plus simples. Il ne

lui vint donc pas à l'esprit que Consuelo pût songer à s'imposer des sacrifices pour lui qui n'en voulait

aucun. Mais en ne voyant pas ce premier fait, il vit au delà, comme il voyait toujours; il pénétra au coeur

de l'arbre, et mit la main sur le ver rongeur. Le véritable titre d'Anzoleto auprès de Consuelo, le véritable

but qu'il poursuivait, et le véritable sentiment qu'il inspirait, lui furent révélés en un instant. Il regarda

attentivement cet homme qui lui était antipathique, et sur lequel jusque là il n'avait pas voulu jeter les

yeux parce qu'il ne voulait pas haïr le frère de Consuelo. Il vit en lui un amant audacieux, acharné, et

dangereux. Le noble Albert ne songea pas à lui-même; ni le soupçon ni la jalousie n'entrèrent dans son

coeur. Le danger était tout pour Consuelo; car, d'un coup d'oeil profond et lucide, cet homme, dont le

regard vague et la vue délicate ne supportaient pas le soleil et ne discernaient ni les couleurs ni les

formes, lisait au fond de l'âme et pénétrait, par la puissance mystérieuse de la divination, dans les plus

secrètes pensées des méchants et des fourbes. Je n'expliquerai pas d'une manière naturelle ce don étrange

qu'il possédait parfois. Certaines facultés (non approfondies et non définies par la science) restèrent chez

lui incompréhensibles pour ses proches, comme elles le sont pour l'historien qui vous les raconte, et qui,

à l'égard de ces sortes de choses, n'est pas plus avancé, après cent ans écoulés, que ne le sont les grands

esprits de son siècle, Albert, en voyant à nu l'âme égoïste et vaine de son rival, ne se dit pas: Voilà mon

ennemi; mais il se dit: Voilà l'ennemi de Consuelo. Et, sans rien faire paraître de sa découverte, il se

promit de veiller sur elle, et de la préserver.

LXI.

Aussitôt que Consuelo vit un instant favorable, elle sortit du salon, et alla dans le jardin. Le soleil était
couché, et les premières étoiles brillaient sereines et blanches dans un ciel encore rose vers l'occident,

déjà noir à l'est. La jeune artiste cherchait à respirer le calme dans cet air pur et frais des premières

soirées d'automne. Son sein était oppressé d'une langueur voluptueuse; et cependant elle en éprouvait des

remords, et appelait au secours de sa volonté toutes les forces de son âme. Elle eût pu se dire: «_Ne

puis-je donc savoir si j'aime ou si je hais?_» Elle tremblait, comme si elle eût senti son courage

l'abandonner dans la crise la plus dangereuse de sa vie; et, pour la première fois, elle ne retrouvait pas en

elle cette droiture de premier mouvement, cette sainte confiance dans ses intentions, qui l'avaient toujours

soutenue dans ses épreuves. Elle avait quitté le salon pour se dérober à la fascination qu'Anzoleto

exerçait sur elle, et elle avait éprouvé en même temps comme un vague désir d'être suivie par lui. Les

feuilles commençaient à tomber. Lorsque le bord de son vêtement les faisait crier derrière elle, elle

s'imaginait entendre des pas sur les siens, et, prête à fuir, n'osant se retourner, elle restait enchaînée à sa

place par une puissance magique.

Quelqu'un la suivait, en effet, mais sans oser et sans vouloir se montrer: c'était Albert. Étranger à toutes
ces petites dissimulations qu'on appelle les convenances, et se sentant par la grandeur de son amour

au-dessus de toute mauvaise honte, il était sorti un instant après elle, résolu de la protéger à son insu, et

d'empêcher son séducteur de la rejoindre. Anzoleto avait remarqué cet empressement naïf, sans en être

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