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George Sand - Consuelo, 2

- Je le sais, reprit le comte, et Dieu a parlé à ma conscience comme Albert avait parlé à mes entrailles.
Restez donc assise, Consuelo, et ne vous hâtez pas de condamner mes intentions. Ce n'est point pour

vous ordonner de quitter ma maison, mais pour vous supplier à mains jointes d'y rester toute votre vie,

que je vous ai demandé de m'écouter.

- Toute ma vie! répéta Consuelo en retombant sur son siège, partagée entre le bien que lui faisait cette
réparation à sa dignité et l'effroi que lui causait une pareille offre. Toute ma vie! Votre seigneurie ne

songe pas à ce qu'elle me fait l'honneur de me dire.

- J'y ai beaucoup songé ma fille, répondit le comte avec un sourire mélancolique, et je sens que je ne dois
pas m'en repentir. Mon fils vous aime éperdument, vous avez tout pouvoir sur son âme. C'est vous qui

me l'avez rendu, vous qui avez été le chercher dans un endroit mystérieux qu'il ne veut pas me faire

connaître, mais où nulle autre qu'une mère ou une sainte, m'a-t-il dit, n'eût osé pénétrer. C'est vous qui

avez risqué votre vie pour le sauver de l'isolement et du délire où il se consumait. C'est grâce à vous qu'il

a cessé de nous causer, par ses absences, d'affreuses inquiétudes. C'est vous qui lui avez rendu le calme,

la santé, la raison, en un mot. Car il ne faut pas se le dissimuler, mon pauvre enfant était fou, et il est

certain qu'il ne l'est plus. Nous avons passé presque toute la nuit à causer ensemble, et il m'a montré une

sagesse supérieure à la mienne. Je savais que vous deviez sortir avec lui ce matin. Je l'avais donc autorisé

à vous demander ce que vous n'avez pas voulu écouter.... Vous aviez peur de moi, chère Consuelo! Vous

pensiez que le vieux Rudolstadt, encroûté dans ses préjugés nobiliaires, aurait honte de vous devoir son

fils. Eh bien, vous vous trompiez. Le vieux Rudolstadt a eu de l'orgueil et des préjugés sans doute; il en a

peut-être encore, il ne veut pas se farder devant vous; mais il les abjure, et, dans l'élan d'une

reconnaissance sans bornes, il vous remercie de lui avoir rendu son dernier, son seul enfant!»

En parlant ainsi, le comte Christian prit les deux mains de Consuelo dans les siennes, et les couvrit de
baisers en les arrosant de larmes.

LIX.

Consuelo fut vivement attendrie d'une démonstration qui la réhabilitait à ses propres yeux et tranquillisait
sa conscience. Jusqu'à ce moment, elle avait eu souvent la crainte de s'être imprudemment livrée à sa

générosité et à son courage; maintenant elle en recevait la sanction et la récompense. Ses larmes de joie

se mêlèrent à celles du vieillard, et ils restèrent longtemps trop émus l'un et l'autre pour continuer la

conversation.

Cependant Consuelo ne comprenait pas encore la proposition qui lui était faite, et le comte, croyant s'être
assez expliqué, regardait son silence et ses pleurs comme des signes d'adhésion et de reconnaissance.

«Je vais, lui dit-il enfin, amener mon fils à vos pieds, afin qu'il joigne ses bénédictions aux miennes en
apprenant l'étendue de son bonheur.

- Arrêtez, monseigneur! dit Consuelo tout interdite de cette précipitation. Je ne comprends pas ce que
vous exigez de moi. Vous approuvez l'affection que le comte Albert m'a témoignée et le dévouement que

j'ai eu pour lui. Vous m'accordez votre confiance, vous savez que je ne la trahirai pas; mais comment

puis-je m'engager à consacrer toute ma vie à une amitié d'une nature si délicate? Je vois bien que vous

comptez sur le temps et sur ma raison pour maintenir la santé morale de votre noble fils, et pour calmer

la vivacité de son attachement pour moi. Mais j'ignore si j'aurai longtemps cette puissance; et d'ailleurs,

quand même ce ne serait pas une intimité dangereuse pour un homme aussi exalté, je ne suis pas libre de

consacrer mes jours à cette tâche glorieuse. Je ne m'appartiens pas!

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