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George Sand - Consuelo, 2

recula intimidé, et perdit l'audace de son maintien.

LVIII.

«Chère signora, dit le vieux comte, pardonnez-moi de n'avoir pas fait un meilleur accueil à monsieur
votre frère. J'avais défendu qu'on m'interrompît, parce que j'avais, ce matin, des occupations inusitées; et

on m'a trop bien obéi en me laissant ignorer l'arrivée d'un hôte qui est pour moi, comme pour toute ma

famille, le bienvenu dans cette maison. Soyez certain, Monsieur, ajouta-t-il en s'adressant à Anzoleto,

que je vois avec plaisir chez moi un aussi proche parent de notre bien-aimée Porporina. Je vous prie donc

de rester ici et d'y passer tout le temps qui vous sera agréable. Je présume qu'après une longue séparation

vous avez bien des choses à vous dire, et bien de la joie à vous trouver ensemble. J'espère que vous ne

craindrez pas d'être indiscret, en goûtant à loisir un bonheur que je partage.»

Contre sa coutume, le vieux Christian parlait avec aisance à un inconnu. Depuis longtemps sa timidité
s'était évanouie auprès de la douce Consuelo; et, ce jour-là, son visage semblait éclairé d'un rayon de vie

plus brillant qu'à l'ordinaire, comme ceux que le soleil épanche sur l'horizon à l'heure de son déclin.

Anzoleto fut interdit devant cette sorte de majesté que la droiture et la sérénité de l'âme reflètent sur le

front d'un vieillard respectable. Il savait courber le dos bien bas devant les grands seigneurs; mais il les

haïssait et les raillait intérieurement. Il n'avait eu que trop de sujets de les mépriser, dans le beau monde

où il avait vécu depuis quelque temps. Jamais il n'avait vu encore une dignité si bien portée et une

politesse aussi cordiale que celles du vieux châtelain de Riesenburg. Il se troubla en le remerciant, et se

repentit presque d'avoir escroqué par une imposture l'accueil paternel qu'il en recevait. Il craignit surtout

que Consuelo ne le dévoilât, en déclarant au comte qu'il n'était pas son frère. Il sentait que dans cet

instant il n'eût pas été en son pouvoir de payer d'effronterie et de chercher à se venger.

«Je suis bien touchée de la bonté de monsieur le comte, répondit Consuelo après un instant de réflexion;
mais mon frère, qui en sent tout le prix, n'aura pas le bonheur d'en profiter. Des affaires pressantes

l'appellent à Prague, et dans ce moment il vient de prendre congé de moi....

- Cela est impossible! vous vous êtes à peine vus un instant, dit le comte.

- Il a perdu plusieurs heures à m'attendre, reprit-elle, et maintenant ses moments sont comptés. Il sait
bien, ajouta-t-elle en regardant son prétendu frère d'un air significatif, qu'il ne peut pas rester une minute

de plus ici.»

Cette froide insistance rendit à Anzoleto toute la hardiesse de son caractère et tout l'aplomb de son rôle.

«Qu'il en arrive ce qu'il plaira au diable ... je veux dire à Dieu! dit-il en se reprenant; mais je ne saurais
quitter ma chère soeur aussi précipitamment que sa raison et sa prudence l'exigent. Je ne sais aucune

affaire d'intérêt qui vaille un instant de bonheur; et puisque monseigneur le comte me le permet si

généreusement, j'accepte avec reconnaissance. Je reste! Mes engagements avec Prague seront remplis un

peu plus tard, voilà tout.

- C'est parler en jeune homme léger, repartit Consuelo offensée. Il y a des affaires où l'honneur parle plus
haut que l'intérêt....

- C'est parler en frère, répliqua Anzoleto; et toi tu parles toujours en reine, ma bonne petite soeur.

- C'est parler en bon jeune homme! ajouta le vieux comte en tendant la main à Anzoleto. Je ne connais
pas d'affaires qui ne puissent se remettre au lendemain. Il est vrai que l'on m'a toujours reproché mon

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