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George Sand - Consuelo, 2

ne jamais prononcer un nom qui réveillait en elle comme en lui les émotions les plus affreuses. Le reste
de leur trajet fut rempli de contrainte et d'angoisses. Ils essayèrent vainement un autre entretien.

Consuelo ne savait ni ce qu'elle disait, ni ce qu'elle entendait. Albert pourtant paraissait calme, comme

Abraham ou comme Brutus après l'accomplissement du sacrifice ordonné par les destins farouches. Cette

tranquillité triste, mais profonde, avec un pareil poids sur La poitrine, ressemblait à un reste de folie; et

Consuelo ne pouvait justifier son ami qu'en se rappelant qu'il était fou. Si, dans un combat à force

ouverte contre quelque bandit, il eût tué son adversaire pour la sauver, elle n'eût trouvé là qu'un motif de

plus de reconnaissance, et peut-être d'admiration pour sa vigueur et son courage. Mais ce meurtre

mystérieux, accompli sans doute dans les ténèbres du souterrain; cette tombe creusée dans le lieu de la

prière, et ce farouche silence après une pareille crise; ce fanatisme stoïque avec lequel il avait osé la

conduire dans la grotte, et s'y livrer lui-même aux charmes de la musique, tout cela était horrible, et

Consuelo sentait que l'amour de cet homme refusait d'entrer dans son coeur. «Quand donc a-t-il pu

commettre ce meurtre? Se demandait-elle. Je n'ai pas vu sur son front, depuis trois mois, un pli assez

profond pour me faire présumer un remords! N'a-t-il pas eu quelques gouttes de sang sur les mains, un

jour que je lui aurai tendu la mienne. Horreur! Il faut qu'il soit de pierre ou de glace, ou qu'il m'aime

jusqu'à La férocité. Et moi, qui avais tant désiré d'inspirer un amour sans bornes! moi, qui regrettais si

amèrement d'avoir été faiblement aimée! Voilà donc l'amour que le ciel me réservait pour

compensation!»

Puis elle recommençait à chercher dans quel moment Albert avait pu accomplir son horrible sacrifice.
Elle pensait que ce devait être pendant cette grave maladie qui l'avait rendue indifférente à toutes les

choses extérieures; et lorsqu'elle se rappelait les soins tendres et délicats qu'Albert lui avait prodigués,

elle ne pouvait concilier les deux faces d'un être si dissemblable à lui-même et à tous les autres hommes.

Perdue dans ces rêveries sinistres, elle recevait d'une main tremblante et d'un air préoccupé les fleurs
qu'Albert avait l'habitude de cueillir en chemin pour les lui donner; car il savait qu'elle les aimait

beaucoup. Elle ne pensa même pas à le quitter, pour rentrer seule au château et dissimuler le long

tête-à-tête qu'ils avaient eu ensemble. Soit qu'Albert n'y songeât pas non plus, soit qu'il ne crût pas devoir

feindre davantage avec sa famille, il ne l'en fit pas ressouvenir; et ils se trouvèrent à l'entrée du château

face à face avec la chanoinesse. Consuelo (et sans doute Albert aussi) vit pour la première fois la colère

et le dédain enflammer les traits de cette femme, que la bonté de son coeur empêchait d'être laide

ordinairement, malgré sa maigreur et sa difformité.

«Il est bien temps que vous rentriez, Mademoiselle, dit-elle à la Porporina d'une voix tremblante et
saccadée par l'indignation. Nous étions fort en peine du comte Albert. Son père, qui n'a pas voulu

déjeuner sans lui, désirait avoir avec lui ce matin un entretien que vous avez jugé à propos de lui faire

oublier; et quant à vous, il y a dans le salon un petit jeune homme qui se dit votre frère, et qui vous attend

avec une impatience peu polie.»

Après avoir dit ces paroles étranges, la pauvre Wenceslawa, effrayée de son courage, tourna le dos
brusquement, et courut à sa chambre, où elle toussa et pleura pendant plus d'une heure.

LVII.

«Ma tante est dans une singulière disposition d'esprit, dit Albert à Consuelo en remontant avec elle
l'escalier du perron. Je vous demande pardon pour elle, mon amie; soyez sûre qu'aujourd'hui même elle

changera de manières et de langage.

- Mon frère? dit Consuelo stupéfaite de la nouvelle qu'on venait de lui annoncer, et sans entendre ce que

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