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George Sand - Consuelo, 2

se promenaient d'augustes et solennelles apparitions. Elle tomba, quoique bien éveillée, dans une espèce
de somnolence de ces facultés d'examen qu'elle avait tenues un peu trop tendues pour son organisation

poétique. N'entendant plus ce que lui disait Albert, mais plongée dans une extase délicieuse, elle

s'attendrit à l'idée de ce Satan qu'il lui avait montré comme une grande idée méconnue, et que son

imagination d'artiste reconstruisait comme une belle figure pâle et douloureuse, soeur de celle du Christ,

et doucement penchée vers elle la fille du peuple et l'enfant proscrit de la famille universelle. Tout à coup

elle s'aperçut qu'Albert ne lui parlait plus, qu'il ne tenait plus sa main, qu'il n'était plus assis à ses côtés,

mais qu'il était debout à deux pas d'elle, auprès de l'ossuaire, et qu'il jouait sur son violon l'étrange

musique dont elle avait été déjà surprise et charmée.

LV.

Albert fit chanter d'abord à son instrument plusieurs de ces cantiques anciens dont les auteurs sont ou
inconnus chez nous, ou peut-être oubliés désormais en Bohème, mais dont Zdenko avait gardé la

précieuse tradition, et dont le comte avait retrouvé la lettre à force d'études et de méditation. Il s'était

tellement nourri l'esprit de ces compositions, barbares au premier abord, mais profondément touchantes

et vraiment belles pour un goût sérieux et éclairé, qu'il se les était assimilées au point de pouvoir

improviser longtemps sur l'idée de ces motifs, y mêler ses propres idées, reprendre et développer le

sentiment primitif de la composition, et s'abandonner à son inspiration personnelle, sans que le caractère

original, austère et frappant, de ces chants antiques fût altéré par son interprétation ingénieuse et savante.

Consuelo s'était promis d'écouter et de retenir ces précieux échantillons de l'ardent génie populaire de la

vieille Bohème. Mais tout esprit d'examen lui devint bientôt impossible, tant à cause de la disposition

rêveuse où elle se trouvait, qu'à cause du vague répandu dans cette musique étrangère à son oreille.

Il y a une musique qu'on pourrait appeler naturelle, parce qu'elle n'est point le produit de la science et de
la réflexion, mais celui d'une inspiration qui échappe à la rigueur des règles et des conventions. C'est la

musique populaire: c'est celle des paysans particulièrement. Que de belles poésies naissent, vivent, et

meurent chez eux, sans avoir jamais eu les honneurs d'une notation correcte, et sans avoir daigné se

renfermer dans la version absolue d'un thème arrêté! L'artiste inconnu qui improvise sa rustique ballade

en gardant ses troupeaux, ou en poussant le soc de sa charrue (et il en est encore, même dans les contrées

qui paraissent les moins poétiques), s'astreindra difficilement à retenir et à fixer ses fugitives idées. Il

communique cette ballade aux autres musiciens, enfants comme lui de la nature, et ceux-ci la colportent

de hameau en hameau, de chaumière en chaumière, chacun la modifiant au gré de son génie individuel.

C'est pour cela que ces chansons et ces romances pastorales, si piquantes de naïveté ou si profondes de

sentiment, se perdent pour la plupart, et n'ont guère jamais plus d'un siècle d'existence dans la mémoire

des paysans. Les musiciens formés aux règles de l'art ne s'occupent point assez de les recueillir. La

plupart les dédaignent, faute d'une intelligence assez pure et d'un sentiment assez élevé pour les

comprendre; d'autres se rebutent de la difficulté qu'ils rencontrent aussitôt qu'ils veulent trouver cette

véritable et primitive version, qui n'existe déjà peut-être plus pour l'auteur lui-même; et qui certainement

n'a jamais été reconnue comme un type déterminé et invariable par ses nombreux interprètes. Les uns

l'ont altérée par ignorance; les autres l'ont développée, ornée, ou embellie par l'effet de leur supériorité,

parce que l'enseignement de l'art ne leur a point appris à en refouler les instincts. Ils ne savent point

eux-mêmes qu'ils ont transformé l'oeuvre primitive, et leurs naïfs auditeurs ne s'en aperçoivent pas

davantage. Le paysan n'examine ni ne compare. Quand le ciel l'a fait musicien, il chante à la manière des

oiseaux, du rossignol surtout dont l'improvisation est continuelle, quoique les éléments de son chant varié

à l'infini soient toujours les mêmes. D'ailleurs le génie du peuple est d'une fécondité sans limite[1]. Il n'a

pas besoin d'enregistrer ses productions; il produit sans se reposer, comme la terre qu'il cultive; il crée à

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