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George Sand - Consuelo, 2

n'y songeait point sans une profonde terreur qu'elle n'osait s'avouer à elle-même,
lorsqu'elle se souvenait du serment terrible que, dans son exaltation, Albert avait fait de sacrifier la vie

de ce malheureux au repos de celle qu'il aimait, si cela devenait nécessaire. Mais elle chassait cet affreux

soupçon, en se rappelant la douceur et l'humanité dont toute la vie d'Albert rendait témoignage. En outre,

il avait joui d'une tranquillité parfaite depuis plusieurs mois, et aucune démonstration apparente de la part

de Zdenko n'avait rallumé la fureur que le jeune comte avait manifestée un instant. D'ailleurs il l'avait

oublié, cet instant douloureux que Consuelo s'efforçait d'oublier aussi. Il n'avait conservé des événements

du souterrain que le souvenir de ceux où il avait été en possession de sa raison. Consuelo s'était donc

arrêtée à l'idée qu'il avait interdit à Zdenko l'entrée et l'approche du château, et que par dépit ou par

douleur le pauvre homme s'était condamné à une captivité volontaire dans l'ermitage. Elle présumait qu'il

en sortait peut-être seulement la nuit pour prendre l'air ou pour converser sur le Schreckenstein avec

Albert, qui sans doute veillait au moins à sa subsistance, comme Zdenko avait si longtemps veillé à la

sienne. En voyant l'état de la cellule, Consuelo fut réduite à croire qu'il boudait son maître en ne soignant

plus sa retraite délaissée; et comme Albert lui avait encore affirmé, en entrant dans la grotte, qu'elle n'y

trouverait aucun sujet de crainte, elle prit le moment où elle le vit occupé à ouvrir péniblement la porte

rouillée de ce qu'il appelait son église, pour aller de son côté essayer d'ouvrir celle qui conduisait à la

cellule de Zdenko, où sans doute elle trouverait des traces récentes de sa présence. La porte céda dès

qu'elle eut tourné la clef; mais l'obscurité qui régnait dans cette cave l'empêcha de rien distinguer. Elle

attendit qu'Albert fût passé dans l'oratoire mystérieux qu'il voulait lui montrer et qu'il allait préparer pour

la recevoir; alors elle prit un flambeau, et revint avec précaution vers la chambre de Zdenko, non sans

trembler un peu à l'idée de l'y trouver en personne. Mais elle n'y trouva pas même un souvenir de son

existence. Le lit de feuilles et de peaux de mouton avait été enlevé. Le siège grossier, les outils de travail,

les sandales de feutre, tout avait disparu; et on eût dit, à voir l'humidité qui faisait briller les parois

éclairées par la torche, que cette voûte n'avait jamais abrité le sommeil d'un vivant.

Un sentiment de tristesse et d'épouvante s'empara d'elle à cette découverte. Un sombre mystère
enveloppait la destinée de ce malheureux, et Consuelo se disait avec terreur qu'elle était peut-être la

cause d'un événement déplorable. Il y avait deux hommes dans Albert: l'un sage, et l'autre fou; l'un

débonnaire, charitable et tendre; l'autre bizarre, farouche, peut-être violent et impitoyable dans ses

décisions. Cette sorte d'identification étrange qu'il avait autrefois rêvée entre lui et le fanatique

sanguinaire Jean Ziska, cet amour pour les souvenirs de la Bohême hussite, cette passion muette et

patiente, mais absolue et profonde, qu'il nourrissait pour Consuelo, tout ce qui vint en cet instant à l'esprit

de la jeune fille lui sembla devoir confirmer les plus pénibles soupçons. Immobile et glacée d'horreur,

elle osait à peine regarder le sol nu et froid de la grotte, comme si elle eût craint d'y trouver des traces de

sang.

Elle était encore plongée dans ces réflexions sinistres, lorsqu'elle entendit Albert accorder son violon; et
bientôt le son admirable de l'instrument lui chanta le psaume ancien qu'elle avait tant désiré d'écouter une

seconde fois. La musique en était originale, et Albert l'exprimait avec un sentiment si pur et si large,

qu'elle oublia toutes ses angoisses pour approcher doucement du lieu où il se trouvait, attirée et comme

charmée par une puissance magnétique.

LIV.

La porte de l'église était restée ouverte; Consuelo s'arrêta sur le seuil pour examiner et le virtuose
inspiré et l'étrange sanctuaire. Cette prétendue église n'était qu'une grotte immense, taillée, ou, pour

mieux dire, brisée dans le roc, irrégulièrement, par les mains de la nature, et creusée en grande partie par

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