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George Sand - Consuelo, 2

- Le diable l'emporte aussi, en ce cas! Il leur rendra service.»

Le guide se mit à rire. Anzoleto se remit à chanter.

«Allons, dit le guide en s'arrêtant, voici le mauvais chemin passé; si vous voulez remonter à cheval, nous
allons faire un temps de galop jusqu'à Tusta. La route est magnifique jusque là; rien que du sable. Vous

trouverez là la grande route de Prague et de bons chevaux de poste.

- Alors, dit Anzoleto en rajustant ses étriers, je pourrai dire: Le diable t'emporte aussi! car tes haridelles,
tes chemins de montagne et toi, commencez à m'ennuyer singulièrement.»

En parlant ainsi, il enfourcha lestement sa monture, lui enfonça ses deux éperons dans le ventre, et, sans
s'inquiéter de son guide qui le suivait à grand'peine, il partit comme un trait dans la direction du nord,

soulevant des tourbillons de poussière sur ce chemin que Consuelo venait de contempler si longtemps, et

où elle s'attendait si peu à voir passer comme une vision fatale l'ennemi de sa vie, l'éternel souci de son

coeur.

Elle le suivit des yeux dans un état de stupeur impossible à exprimer. Glacée par le dégoût et la crainte,
tant qu'il avait été à portée de sa voix, elle s'était tenue cachée et tremblante. Mais quand elle le vit

s'éloigner, quand elle songea qu'elle allait le perdre de vue et peut-être pour toujours, elle ne sentit plus

qu'un horrible désespoir. Elle s'élança sur le rocher, pour le voir plus longtemps; et l'indestructible amour

qu'elle lui portait se réveillant avec délire, elle voulut crier vers lui pour l'appeler. Mais sa voix expira sur

ses lèvres; il lui sembla que la main de la mort serrait sa gorge et déchirait sa poitrine: ses yeux se

voilèrent; un bruit sourd comme celui de la mer gronda dans ses oreilles; et, en retombant épuisée au bas

du rocher, elle se trouva dans les bras d'Albert, qui s'était approché sans qu'elle prît garde à lui, et qui

l'emporta mourante dans un endroit plus sombre et plus caché de la montagne.

LIII.

La crainte de trahir par son émotion un secret qu'elle avait jusque là Si bien caché au fond de son âme
rendit à Consuelo la force de se contraindre, et de laisser croire à Albert que la situation où il l'avait

surprise n'avait rien d'extraordinaire. Au moment où le jeune comte l'avait reçue dans ses bras, pâle et

prête à défaillir, Anzoleto et son guide venaient de disparaître au loin dans les sapins, et Albert put

s'attribuer à lui-même le danger qu'elle avait couru de tomber dans le précipice. L'idée de ce danger, qu'il

avait causé sans doute en l'effrayant par son approche, venait de le troubler lui-même à tel point qu'il ne

s'aperçut guère du désordre de ses réponses dans les premiers instants. Consuelo, à qui il inspirait encore

parfois un certain effroi superstitieux, craignit d'abord qu'il ne devinât, par la force de ses pressentiments,

une partie de ce mystère. Mais Albert, depuis que l'amour le faisait vivre de la vie des autres hommes,

semblait avoir perdu les facultés en quelque sorte surnaturelles qu'il avait possédées auparavant. Elle put

maîtriser bientôt son agitation, et la proposition qu'il lui fit de la conduire à son ermitage ne lui causa pas

en ce moment le déplaisir qu'elle en eût ressenti quelques heures auparavant. Il lui sembla que l'âme

austère et l'habitation lugubre de cet homme si sérieusement dévoué à son sort s'ouvraient devant elle

comme un refuge où elle trouverait le calme et la force nécessaires pour lutter contre les souvenirs de sa

passion. «C'est la Providence qui m'envoie cet ami au sein des épreuves, pensa-t-elle, et ce sombre

sanctuaire où il veut m'entraîner est là comme un emblème de la tombe où je dois m'engloutir, plutôt que

de suivre la trace du mauvais génie que je viens de voir passer. Oh! oui, mon Dieu! Plutôt que de

m'attacher à ses pas, faites que la terre s'entr'ouvre sous les miens, et ne me rende jamais au monde des

vivants!».

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