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George Sand - Consuelo, 2

s'humectaient de larmes, et ses joues brillaient d'une vive et sainte rougeur, lorsqu'elle aperçut au fond
d'une allée la chanoinesse qui la cherchait.

«Ah! ma prêtresse! lui dit Albert en serrant contre sa poitrine ce bras enlacé au sien, vous viendrez prier
dans mon église!

- Oui, lui répondit-elle, j'irai certainement.

- Et quand donc?

- Quand vous voudrez. Jugez-vous que je sois de force à entreprendre ce nouvel exploit?

- Oui; car nous irons au Schreckenstein en plein jour et par une route moins dangereuse que la citerne.
Vous sentez-vous le courage d'être levée demain avec l'aube et de franchir les portes aussitôt qu'elles

seront ouvertes? Je serai dans ces buissons, que vous voyez d'ici au flanc de la colline, là où vous

apercevez une croix de pierre, et je vous servirai de guide.

- Eh bien, je vous le promets, répondit Consuelo non sans un dernier battement de coeur.

- Il fait bien frais ce soir pour une aussi longue promenade, dit la chanoinesse en les abordant.»

Albert ne répondit rien; il ne savait pas feindre. Consuelo, qui ne se sentait pas troublée par le genre
d'émotion qu'elle éprouvait, passa hardiment son autre bras sous celui de la chanoinesse, et lui donna un

gros baiser sur l'épaule. Wenceslawa eût bien voulu lui battre froid; mais elle subissait malgré elle

l'ascendant de cette âme droite et affectueuse. Elle soupira, et, en rentrant, elle alla dire une prière pour sa

conversion.

LII.

Plusieurs jours s'écoulèrent pourtant sans que le voeu d'Albert put être exaucé. Consuelo fut surveillée de
si près par la chanoinesse, qu'elle eut beau se lever avec l'aurore et franchir le pont-levis la première, elle

trouva toujours la tante ou le chapelain errant sous la charmille de l'esplanade, et de là, observant tout le

terrain découvert qu'il fallait traverser pour gagner les buissons de la colline. Elle prit le parti de se

promener seule à portée de leurs regards, et de renoncer à rejoindre Albert, qui, de sa retraite ombragée,

distingua les vedettes ennemies, fit un grand détour dans le fourré, et rentra au château sans être aperçu.

«Vous avez été vous promener de grand matin, signora Porporina, dit à déjeuner la chanoinesse; ne
craignez-vous pas que l'humidité de la rosée vous soit contraire?

- C'est moi, ma tante, reprit le jeune comte, qui ai conseillé à la signora de respirer la fraîcheur du matin,
et je ne doute pas que ces promenades ne lui soient très-favorables.

- J'aurais cru qu'une personne qui se consacre à la musique vocale, reprit la chanoinesse avec un peu
d'affectation, ne devait pas s'exposer à nos matinées brumeuses; mais si c'est d'après votre ordonnance....

- Ayez donc confiance dans les décisions d'Albert, dit le comte Christian; il a assez prouvé qu'il était
aussi bon médecin que bon fils et bon ami.»

La dissimulation à laquelle Consuelo fut forcée de se prêter en rougissant, lui parut très-pénible. Elle s'en
plaignit doucement à Albert, quand elle put lui adresser quelques paroles à la dérobée, et le pria de

renoncer à son projet, du moins jusqu'à ce que la vigilance de sa tante fût assoupie. Albert lui obéit, mais

en la suppliant de continuer à se promener le matin dans les environs du parc, de manière à ce qu'il put la

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