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George Sand - Consuelo, 2

«Certainement Albert chérit tendrement son père, et il ne voudrait pas lui causer un chagrin mortel....»

Albert leva la tête, et regarda sa tante avec des yeux si clairs et si pénétrants, qu'elle fut toute
décontenancée, et n'en put dire davantage. Le vieux comte parut ne pas avoir entendu cette réflexion

bizarre, et, dans le silence qui suivit, la pauvre Wenceslawa resta tremblante sous le regard de son neveu,

comme la perdrix sous l'arrêt du chien qui la fascine et l'enchaîne.

Mais le comte Christian, sortant de sa rêverie au bout de quelques instants, répondit à sa soeur comme si
elle eût continué de parler, ou comme s'il eût pu lire dans son esprit les révélations qu'elle voulait lui

faire.

«Chère soeur, dit-il, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de ne pas vous tourmenter de choses auxquelles
vous n'entendez rien. Vous n'avez su de votre vie ce que c'était qu'une inclination de coeur, et l'austérité

d'une chanoinesse n'est pas la règle qui convient à un jeune homme.

- Dieu vivant! murmura la chanoinesse bouleversée, ou mon frère ne veut pas me comprendre, ou sa
raison et sa piété l'abandonnent. Serait-il possible qu'il voulût encourager par sa faiblesse ou traiter

légèrement....

- Quoi? ma tante, dit Albert d'un ton ferme et avec une physionomie sévère. Parlez, puisque vous êtes
condamnée à le faire. Formulez clairement votre pensée. Il faut que cette contrainte finisse, et que nous

nous connaissions les uns les autres.

- Non, ma soeur, ne parlez pas, répondit le comte Christian; vous n'avez rien de neuf à me dire. Il y a
longtemps que je vous entends à merveille sans en avoir l'air. Le moment n'est pas venu de s'expliquer

sur ce sujet. Quand il en sera temps, je sais ce que j'aurai à faire.»

Il affecta aussitôt de parler d'autre chose, et laissa la chanoinesse consternée, Albert incertain et troublé.

Quand le chapelain sut de quelle manière le chef de la famille avait reçu l'avis indirect qu'il lui avait fait
donner, il fut saisi de crainte. Le comte Christian, sous un air d'indolence et d'irrésolution, n'avait Jamais

été un homme faible. Parfois on l'avait vu sortir d'une sorte de Somnolence par des actes de sagesse et

d'énergie. Le prêtre eut peur d'avoir été trop loin et d'être réprimandé. Il s'attacha donc à détruire son

ouvrage au plus vite, et à persuader à la chanoinesse de ne plus se mêler de rien. Quinze jours

s'écoulèrent de la manière la plus paisible, sans que rien pût faire pressentir à Consuelo qu'elle était un

sujet de trouble dans la famille. Albert continua ses soins assidus auprès d'elle, et lui annonça le départ

d'Amélie comme une absence passagère dont il ne lui fit pas soupçonner le motif. Elle commença à sortir

de sa chambre; et la première fois qu'elle se promena dans le jardin, le vieux Christian soutint de son bras

faible et tremblant les pas chancelants de la convalescente.

LI.

Ce fut un bien beau jour pour Albert que celui où il vit sa Consuelo reprendre à la vie, appuyée sur le
bras de son vieux père, et lui tendre la main en présence de sa famille, en disant avec un sourire ineffable:

«Voici celui qui m'a sauvée, et qui m'a soignée comme si j'étais sa soeur.»

Mais ce jour, qui fut l'apogée de son bonheur, changea tout à coup, et plus qu'il ne l'avait voulu prévoir,
ses relations avec Consuelo. Désormais associée aux occupations et rendue aux habitudes de la famille,

elle ne se trouva plus que rarement seule avec lui. Le vieux comte, qui paraissait avoir pris pour elle une

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