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George Sand - Consuelo, 2

ne voyant personne et n'entendant plus rien, il s'efforçait de se rassurer, et de mettre sur le compte du
vent et de la pluie ces bruits trompeurs qui l'avaient effrayé. Depuis que Consuelo l'avait exigé, il soignait

sa raison, sa santé morale, avec patience et fermeté. Il repoussait les agitations et les craintes, et tâchait

de s'élever au-dessus de son amour, par la force dé son amour même. Mais tout à coup, au milieu des

roulements de la foudre et du craquement de l'antique charpente du château qui gémissait sous l'effort de

l'ouragan, un long cri déchirant s'élève jusqu'à lui, et pénètre dans ses entrailles comme un coup de

poignard. Albert, qui s'était jeté tout habillé sur son lit avec la résolution de s'endormir, bondit, s'élance,

franchit l'escalier comme un trait, et frappe à la porte de Consuelo. Le silence était rétabli; personne ne

venait ouvrir. Albert croyait encore avoir rêvé; mais un nouveau cri, plus affreux, plus sinistre encore que

le premier, vint déchirer son coeur. Il n'hésite plus, fait le tour par un corridor sombre, arrive à la porte

d'Amélie, la secoue et se nomme. Il entend pousser un verrou, et la voix d'Amélie lui ordonne

impérieusement de s'éloigner. Cependant les cris et les gémissements redoublent: c'est la voix de

Consuelo en proie à un supplice intolérable. Il entend son propre nom s'exhaler avec désespoir de cette

bouche adorée. Il pousse la porte avec rage, fait sauter serrure et verrou, et, repoussant Amélie, qui joue

la pudeur outragée en se voyant surprise en robe de chambre de damas et en coiffe de dentelles, il la fait

tomber sur son sofa, et s'élance dans la chambre de Consuelo, pâle comme un spectre, et les cheveux

dressés sur la tête.

XLVIII.

Consuelo, en proie à un délire épouvantable, se débattait dans les bras des deux plus vigoureuses
servantes de la maison, qui avaient grand'peine à l'empêcher de se jeter hors de son lit. Tourmentée, ainsi

qu'il arrive dans certains cas de fièvre cérébrale, par des terreurs inouïes, la malheureuse enfant voulait

fuir les visions dont elle était assaillie; elle croyait voir, dans les personnes qui s'efforçaient de la retenir

et de la rassurer, des ennemis, des monstres acharnés à sa perte. Le chapelain consterné, qui la croyait

prête à retomber foudroyée par son mal, répétait déjà auprès d'elle les prières des agonisants: elle le

prenait pour Zdenko construisant le mur qui devait l'ensevelir, en psalmodiant ses chansons mystérieuses.

La chanoinesse tremblante, qui joignait ses faibles efforts à ceux des autres femmes pour la retenir dans

son lit, lui apparaissait comme le fantôme des deux Wanda, la soeur de Ziska et la mère d'Albert, se

montrant tour à tour dans la grotte du solitaire, et lui reprochant d'usurper leurs droits et d'envahir leur

domaine. Ses exclamations, ses gémissements, et ses prières délirantes et incompréhensibles pour les

assistants, étaient en rapport direct avec les pensées et les objets qui l'avaient si vivement agitée et

frappée la nuit précédente. Elle entendait gronder le torrent, et avec ses bras elle imitait le mouvement de

nager. Elle secouait sa noire chevelure éparse sur épaules, et croyait en voir tomber des flots d'écume.

Toujours elle sentait Zdenko derrière elle, occupé à ouvrir l'écluse, ou devant elle, acharné à lui fermer le

chemin. Elle ne parlait que d'eau et de pierres, avec une continuité d'images qui faisait dire au chapelain

en secouant la tête:«Voilà un rêve bien long et bien pénible. Je ne sais pourquoi elle s'est tant préoccupé

l'esprit dernièrement de cette citerne; c'était sans doute un commencement de fièvre, et vous voyez que

son délire a toujours cet objet en vue.»

Au moment où Albert entra éperdu dans sa chambre, Consuelo, épuisée de fatigue, ne faisait plus
entendre que des mots inarticulés qui se terminaient par des cris sauvages. La puissance de la volonté ne

gouvernant plus ses terreurs, comme au moment où elle les avait affrontées, elle en subissait l'effet

rétroactif avec une intensité horrible. Elle retrouvait cependant une sorte de réflexion tirée de son délire

même, et se prenait à appeler Albert d'une voix si pleine et si vibrante que toute la maison semblait en

devoir être ébranlée sur ses fondements; puis ses cris se perdaient en de longs sanglots qui paraissaient la

suffoquer, bien que ses yeux hagards fussent secs et d'un éclat effrayant.

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