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George Sand - Consuelo, 2

parfois ta figure? Non, tu n'existes qu'en moi, et c'est mon délire qui t'a créé!».

Albert retomba sur ses bras étendus, qui se raidirent et devinrent froids comme le marbre.

Consuelo le voyait approcher de la crise léthargique, et se sentait elle-même si épuisée, si prête à
défaillir, qu'elle craignait de ne pouvoir plus conjurer cette crise. Elle essaya de ranimer les mains

d'Albert dans ses mains qui n'étaient guère plus vivantes.

«Mon Dieu! dit-elle d'une voix éteinte et avec un coeur brisé, assiste deux malheureux qui ne peuvent
presque plus rien l'un pour l'autre!»

Elle se voyait seule, enfermée avec un mourant, mourante elle-même, et ne pouvant plus attendre de
secours pour elle et pour lui que de Zdenko dont le retour lui semblait encore plus effrayant que

désirable.

Sa prière parut frapper Albert d'une émotion inattendue.

«Quelqu'un prie à côté de moi, dit-il en essayant de soulever sa tête accablée. Je ne suis pas seul! oh non,
je ne suis pas seul, ajouta-t-il en regardant la main de Consuelo enlacée aux siennes. Main secourable,

pitié mystérieuse, sympathie humaine, fraternelle! tu rends mon agonie bien douce et mon coeur bien

reconnaissant!»

Il colla ses lèvres glacées sur la main de Consuelo, et resta longtemps ainsi.

Une émotion pudique rendit à Consuelo le sentiment de la vie. Elle n'osa point retirer sa main à cet
infortuné; mais, partagée entre son embarras et son épuisement, ne pouvant plus se tenir debout, elle fut

forcée de s'appuyer sur lui et de poser son autre main sur l'épaule d'Albert.

«Je me sens renaître, dit Albert au bout de quelques instants. Il me semble que je suis dans les bras de ma
mère. O ma tante Wenceslawa! Si c'est vous qui êtes auprès de moi, pardonnez-moi de vous avoir

oubliée, vous et mon père, et toute ma famille, dont les noms même étaient sortis de ma mémoire. Je

reviens à vous, ne me quittez pas; mais rendez-moi Consuelo; Consuelo, celle que j'avais tant attendue,

celle que j'avais Enfin trouvée ... et que je ne retrouve plus, et sans qui je ne puis plus respirer!»

Consuelo voulut lui parler; mais à mesure que la mémoire et la force d'Albert semblaient se réveiller, la
vie de Consuelo semblait s'éteindre. Tant de frayeurs, de fatigues, d'émotions et d'efforts surhumains

l'avaient brisée, qu'elle ne pouvait plus lutter. La parole expira sur ses lèvres, elle sentit ses jambes

fléchir, ses yeux se troubler. Elle tomba sur ses genoux à côté d'Albert, et sa tête mourante vint frapper le

sein du jeune homme. Aussitôt Albert, sortant comme d'un songe, la vit, la reconnut, poussa un cri

profond, et, se ranimant, la pressa dans ses bras avec énergie. A travers les voiles de la mort qui

semblaient s'étendre sur ses paupières, Consuelo vit sa joie, et n'en fut point effrayée. C'était une joie

sainte et rayonnante de chasteté. Elle ferma les yeux, et tomba dans un état d'anéantissement qui n'était ni

le sommeil ni la veille, mais une sorte d'indifférence et d'insensibilité pour toutes les choses présentes.

XLIV.

Lorsqu'elle reprit l'usage de ses facultés, se voyant assise sur un lit assez dur, et ne pouvant encore
soulever ses paupières, elle essaya de rassembler ses souvenirs. Mais la prostration avait été si complète,

que ses facultés revinrent lentement; et, comme si la somme de fatigues et d'émotions qu'elle avait

supportées depuis un certain temps fût arrivée à dépasser ses forces, elle tenta vainement de se rappeler

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