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George Sand - Consuelo, 2

- Eh! mes pauvres enfants! reprit M. Mayer, vous êtes à deux grands milles au moins de toute espèce
d'habitation. Vous ne trouverez pas seulement un chenil le long de ces montagnes. Mais j'ai pitié de vous:

montez dans ma voiture; je puis vous y donner deux places sans me gêner. Allons, point de façons,

montez!

- Monsieur, vous êtes mille fois trop bon, dit Consuelo, attendrie de l'hospitalité de ce brave homme mais
vous allez vers le nord, et nous vers l'Autriche.

- Non, je vais à l'ouest. Dans une heure au plus je vous déposerai à Biberek. Vous y passerez la nuit, et
demain vous pourrez gagner l'Autriche. Cela même abrégera votre route. Allons, décidez-vous, si vous

ne trouvez pas de plaisir à recevoir la pluie, et à nous retarder.

- Eh bien, courage et confiance!» dit Consuelo tout bas à Joseph; et ils montèrent dans la voiture.

Ils remarquèrent qu'il y avait trois personnes, deux sur le devant, dont l'une conduisait, l'autre, qui était
M. Mayer, occupait la banquette de derrière. Consuelo prit un coin, et Joseph le milieu. La voiture était

une chaise à six places, spacieuse et solide. Le cheval, grand et fort, fouetté par une main vigoureuse,

reprit le trot et fit sonner les grelots de son collier, en secouant la tête avec impatience.

LXX.

«Quand je vous le disais! s'écria M. Mayer, reprenant son propos où il l'avait laissé le matin: y a-t-il un
métier plus rude et plus fâcheux que celui que vous faites? Quand le soleil luit, tout semble beau; mais le

soleil ne luit pas toujours, et votre destinée est aussi variable que l'atmosphère.

- Quelle destinée n'est pas variable et incertaine? Dit Consuelo. Quand le ciel est inclément, la
Providence met des coeurs secourables sur notre route: ce n'est donc pas en ce moment que nous sommes

tentés de l'accuser.

- Vous avez de l'esprit, mon petit ami, répondit Mayer; vous êtes de ce beau pays où tout le monde en a.
Mais, croyez-moi, ni votre esprit ni votre belle voix ne vous empêcheront de mourir de faim dans ces

tristes provinces autrichiennes. A votre place, j'irais chercher fortune dans un pays riche et civilisé, sous

la protection d'un grand prince.

- Et lequel, dit Consuelo, surprise de cette insinuation.

- Ah! ma foi, je ne sais; il y en a plusieurs.

- Mais la reine de Hongrie n'est-elle pas une grande princesse, dit Haydn? n'est-on pas aussi bien protégé
dans ses États?...

- Eh! sans doute, répondit Mayer; mais vous ne savez pas que Sa Majesté Marie-Thérèse déteste la
musique, les vagabonds encore plus, et que vous Serez chassés de Vienne, si vous y paraissez dans les

rues en troubadours, comme vous voilà.»

En ce moment, Consuelo revit, à peu de distance, dans une profondeur De terrains sombres, au-dessous
du chemin, les lumières qu'elle avait aperçues, et fit part de son observation à Joseph, qui sur-le-champ

manifesta à M. Mayer le désir de descendre, pour gagner ce gîte plus rapproché que la ville de Biberek.»

«Cela? répondit M. Mayer; vous prenez cela pour des lumières? Ce sont des lumières, en effet; mais elles
n'éclairent d'autres gîtes que des marais dangereux où bien des voyageurs se sont perdus et engloutis.

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