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George Sand - Consuelo, 2

amicales en bohémien; puis, suivant du regard les mouvements du chien qui reportait ses discrètes
caresses vers Consuelo, il regarda attentivement les pieds de cette jeune fille qui étaient chaussés à peu

près en ce moment comme ceux de Zdenko, et, sans lever la tête, il lui dit en bohémien quelques paroles

qu'elle ne comprit pas, mais qui semblaient une demande et qui se terminaient par son nom.

En le voyant dans cet état, Consuelo sentit disparaître sa timidité. Tout entière à la compassion, elle ne
vit plus que le malade à l'âme déchirée qui l'appelait encore sans la reconnaître; et, posant sa main sur le

bras du jeune homme avec confiance et fermeté, elle lui dit en espagnol de sa voix pure et pénétrante:

«Voici Consuelo.»

XLIII.

A peine Consuelo se fut-elle nommée, que le comte Albert, levant les yeux au ciel et la regardant au
visage, changea tout à coup d'attitude et d'expression. Il laissa tomber à terre son précieux violon avec

autant d'indifférence que s'il n'en eût jamais connu l'usage; et joignant les mains avec un air

d'attendrissement profond et de respectueuse douleur:

«C'est donc enfin toi que je revois dans ce lieu d'exil et de souffrance,
ô ma pauvre Wanda! s'écria-t-il en poussant un soupir qui semblait briser sa poitrine. Chère, chère et

malheureuse soeur! victime infortunée que j'ai vengée trop tard, et que je n'ai pas su défendre! Ah! Tu le

sais, toi, l'infâme qui t'a outragée a péri dans les tourments, et ma main s'est impitoyablement baignée

dans le sang de ses complices. J'ai ouvert la veine profonde de l'Église maudite; j'ai lavé ton affront, le

mien, et celui de mon peuple, dans des fleuves de sang. Que veux-tu de plus, âme inquiète et vindicative?

Le temps du zèle et de la colère est passé; nous voici aux jours du repentir et de l'expiation.

Demande-moi des larmes et des prières; ne me demande plus de sang: j'ai horreur du sang désormais, et

je n'en veux plus répandre! Non! non! pas une seule goutte! Jean Ziska ne remplira plus son calice que de

pleurs inépuisables et de sanglots amers!»

En parlant ainsi, avec des yeux égarés et des traits animés par une exaltation soudaine, Albert tournait
autour de Consuelo, et reculait avec une sorte d'épouvante chaque fois qu'elle faisait un mouvement pour

arrêter cette bizarre conjuration.

Il ne fallut pas à Consuelo de longues réflexions pour comprendre la tournure que prenait la démence de
son hôte. Elle s'était fait assez souvent raconter l'histoire de Jean Ziska pour savoir qu'une soeur de ce

redoutable fanatique, religieuse avant l'explosion de la guerre hussite, avait péri de douleur et de honte

dans son couvent, outragée par un moine abominable, et que la vie de Ziska avait été une longue et

solennelle vengeance de ce crime. Dans ce moment, Albert, ramené par je ne sais quelle transition

d'idées, à sa fantaisie dominante, se croyait Jean Ziska, et s'adressait à elle comme à l'ombre de Wanda,

sa soeur infortunée.

Elle résolut de ne point contrarier brusquement son illusion:

«Albert, lui dit-elle, car ton nom n'est plus Jean, de même que le mien n'est plus Wanda, regarde-moi
bien, et reconnais que j'ai changé, ainsi que toi, de visage et de caractère. Ce que tu viens de me dire, je

venais pour te le rappeler. Oui, le temps du zèle et de la fureur est passé. La justice humaine est plus que

satisfaite; et c'est le jour de la justice divine que je t'annonce maintenant; Dieu nous commande le pardon

et l'oubli. Ces souvenirs funestes, cette obstination à exercer en toi une faculté qu'il n'a point donnée aux

autres hommes, cette mémoire scrupuleuse et farouche que tu gardes de tes existences antérieures, Dieu

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