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George Sand - Consuelo, 2

Joseph. Je crois bien que je sais braver la fatigue, malgré ma figure terne; mais l'émotion, il est vrai,
signora, que je ne sais guère la supporter.»

Il fut triste pendant toute la matinée; et lorsqu'ils s'arrêtèrent pour manger du pain et des noisettes dans
une belle prairie en pente rapide, sous un berceau de vigne sauvage, elle le tourmenta de questions si

ingénues pour lui faire avouer la cause de son humeur sombre, qu'il ne put s'empêcher de lui faire une

réponse où entrait un grand dépit contre lui-même et contre sa propre destinée.

«Eh bien, puisque vous voulez le savoir, dit-il, je songe que je suis bien malheureux; car j'approche tous
les jours un peu plus de Vienne, où ma destinée est engagée, bien que mon coeur ne le soit pas. Je n'aime

pas ma fiancée; je sens que je ne l'aimerai jamais, et pourtant j'ai promis, et je tiendrai parole.

- Serait-il possible? s'écria Consuelo, frappée de surprise. En ce cas, mon pauvre Beppo, nos destinées,
que je croyais conformes en bien des points, sont donc entièrement opposées; car vous courez vers une

fiancée que vous n'aimez pas, et moi, je fuis un fiancé que j'aime. Étrange fortune! qui donne aux uns ce

qu'ils redoutent, pour arracher aux autres ce qu'ils chérissent.»

Elle lui serra affectueusement la main en parlant ainsi, et Joseph vit bien que cette réponse ne lui était pas
dictée par le soupçon de sa témérité et le désir de lui donner une leçon. Mais la leçon n'en fut que plus

efficace.

Elle le plaignait de son malheur et s'en affligeait avec lui, tout en lui montrant, par un cri du coeur,
sincère et profond, qu'elle en aimait un autre sans distraction et sans défaillance.

Ce fut la dernière folie de Joseph envers elle. Il prit son violon, et, le raclant avec force, il oublia cette
nuit orageuse. Quand ils se remirent en route, il avait complètement abjuré un amour impossible, et les

événements qui suivirent ne lui firent plus sentir que la force du dévouement et de l'amitié. Lorsque

Consuelo voyait passer un nuage sur son front, et qu'elle tâchait de l'écarter par de douces paroles:

«Ne vous inquiétez pas de moi, lui répondait-il. Si je suis condamné à n'avoir pas d'amour pour ma
femme, du moins j'aurai de l'amitié pour elle, et l'amitié peut consoler de l'amour, je le sens mieux que

vous ne croyez!»

LXIX.

Haydn n'eut jamais lieu de regretter ce voyage et les souffrances qu'il avait combattues; car il y prit les
meilleures leçons d'italien, et même les meilleures notions de musique qu'il eût encore eues dans sa vie.

Durant les longues haltes qu'ils firent dans les beaux jours, sous les solitaires ombrages du

Boehmer-Wald, nos jeunes artistes se révélèrent l'un à l'autre tout ce qu'ils possédaient d'intelligence et

de génie. Quoique Joseph Haydn eût une belle voix et sût en tirer grand parti comme choriste, quoiqu'il

jouât agréablement du violon et de plusieurs instruments, il comprit bientôt, en écoutant chanter

Consuelo, qu'elle lui était infiniment supérieure comme virtuose, et qu'elle eût pu faire de lui un chanteur

habile sans l'aide du Porpora. Mais l'ambition et les facultés de Haydn ne se bornaient pas à cette branche

de l'art; et Consuelo, en le voyant si peu avancé dans la pratique, tandis qu'en théorie il exprimait des

idées si élevées et si saines, lui dit un jour en souriant:

«Je ne sais pas si je fais bien de vous rattacher à l'étude du chant; car si vous venez à vous passionner
pour la profession de chanteur, vous sacrifierez peut-être de plus hautes facultés qui sont en vous.

Voyons donc un peu vos compositions! Malgré mes longues et sévères études de contre-point avec un

aussi grand maître que le Porpora, ce que j'ai appris ne me sert qu'à bien comprendre les créations du

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