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George Sand - Consuelo, 2

Joseph était surpris de voir quelques-unes de ces paysannes parler allemand tant bien que mal. Il apprit
d'elles que le chef de la famille, qu'il avait vu habillé en paysan, était d'origine noble, et avait eu un peu

de fortune et d'éducation dans sa jeunesse; mais que, ruiné entièrement dans la guerre de la Succession, il

n'avait plus eu d'autres ressources pour élever sa nombreuse famille que de s'attacher comme fermier à

une abbaye voisine. Cette abbaye le rançonnait horriblement, et il venait de payer le droit de mitre,

c'est-à-dire l'impôt levé par le fisc impérial sur les communautés religieuses à chaque mutation d'abbé.

Cet impôt n'était jamais payé en réalité que par les vassaux et tenanciers des biens ecclésiastiques, en

surplus de leurs redevances et menus suffrages. Les serviteurs de la ferme étaient serfs, et ne s'estimaient

pas plus malheureux que le chef qui les employait. Le fermier du fisc était juif; et, renvoyé, de l'abbaye

qu'il tourmentait, aux cultivateurs qu'il tourmentait plus encore, il était venu dans la matinée réclamer et

toucher une somme qui était l'épargne de plusieurs années. Entre les prêtres catholiques et les exacteurs

israélites, le pauvre agriculteur ne savait lesquels haïr et redouter le plus.

«Voyez, Joseph, dit Consuelo à son compagnon; ne vous disais-je pas bien que nous étions seuls riches
en ce monde, nous qui ne payons pas d'impôt sur nos voix, et qui ne travaillons que quand il nous plaît?»

L'heure du coucher étant venue, Consuelo éprouvait tant de fatigue qu'elle s'endormit sur un banc à la
porte de la maison. Joseph profita de ce moment pour demander des lits à la fermière.

«Des lits, mon enfant? répondit-elle en souriant; si nous pouvions vous en donner un, ce serait beaucoup,
et vous sauriez bien vous en contenter pour deux.»

Cette réponse fit monter le sang au visage du pauvre Joseph. Il regarda Consuelo; et, voyant qu'elle
n'entendait rien de ce dialogue, il surmonta son émotion.

«Mon camarade est très-fatigué, dit-il, et si vous pouvez lui céder un petit lit, nous le paierons ce que
vous voudrez. Pour moi, un coin dans la grange ou dans l'étable me suffira.

- Eh bien, si cet enfant est malade, par humanité nous lui donnerons un lit dans la chambre commune.
Nos trois filles coucheront ensemble. Mais dites à votre camarade de se tenir tranquille, au moins, et de

se comporter décemment; car mon mari et mon gendre, qui dorment dans la même pièce, le mettraient à

la raison.

- Je vous réponds de la douceur et de l'honnêteté de mon camarade; reste à savoir s'il ne préférera pas
encore dormir dans le foin que dans une chambre où vous êtes tant de monde.»

II fallut bien que le bon Joseph réveillât le signor Bertoni pour lui proposer cet arrangement. Consuelo
n'en fut pas effarouchée comme il s'y attendait. Elle trouva que puisque les jeunes filles de la maison

reposaient dans la même pièce que le père et le gendre, elle y serait plus en sûreté que partout ailleurs; et

ayant souhaité le bonsoir à Joseph, elle se glissa derrière les quatre rideaux de laine brune qui

enfermaient le lit désigné, où, prenant à peine le temps de se déshabiller, elle s'endormit profondément.

LXVIII.

Cependant, après les premières heures de ce sommeil accablant, elle fut réveillée par le bruit continuel
qui se faisait autour d'elle. D'un côté, la vieille grand'mère, dont le lit touchait presque au sien, toussait et

râlait sur le ton le plus aigu et le plus déchirant; de l'autre, une jeune femme allaitait son petit enfant et

chantait pour le rendormir; les ronflements des hommes ressemblaient à des rugissements; un autre

enfant, quatrième dans un lit, pleurait en se querellant avec ses frères; les femmes se relevaient pour les

mettre d'accord, et faisaient plus de bruit encore par leurs réprimandes et leurs menaces. Ce mouvement

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