bibliotheq.net - littérature française
 

George Sand - Consuelo, 2

professeur, et vous la toilette, inusitée dans ce pays-ci, d'un villageois de la Hongrie. Nous ferons même
bien de dire si l'on nous interroge, que nous avons été dernièrement faire une tournée de ce côté-là. Je

pourrai parler ex professo du célèbre village de Rohran que personne ne connaît, et de la superbe

ville de Haimburg dont personne ne se soucie. Quant à vous, comme votre petit accent si joli vous trahira

toujours, vous ferez bien de ne pas nier que vous êtes Italien et chanteur de profession.

- A propos, il faut que nous ayons des noms de guerre, c'est l'usage: le vôtre est tout trouvé pour moi. Je
dois, conformément à mes manières italiennes, vous appeler Beppo, c'est l'abréviation de Joseph.

- Appelez-moi comme vous voudrez. J'ai l'avantage d'être aussi inconnu sous un nom que sous un autre.
Vous, c'est différent. II vous faut un nom absolument: lequel choisissez-vous?

- La première abréviation vénitienne venue, Nello, Maso, Renzo, Zoto.... Oh! non pas celui-là,
s'écria-t-elle après avoir laissé échapper par habitude la contraction enfantine du nom d'Anzoleto.

- Pourquoi pas celui-là? reprit Joseph qui remarqua l'énergie de son exclamation.

- Il me porterait malheur. On dit qu'il y a des noms comme cela.

- Eh bien donc, comment vous baptiserons-nous?

- Bertoni. Ce sera un nom italien quelconque, et une espèce de diminutif du nom d'Albert.

- Il signor Bertoni! cela fait bien! dit Joseph en s'efforçant de sourire.»

Mais ce souvenir de Consuelo pour son noble fiancé lui enfonça un poignard dans le coeur. Il la regarda
marcher devant lui, leste et dégagée:

«A propos, se dit-il pour se consoler, j'oubliais que c'est un garçon!»

LXVII.

Ils trouvèrent bientôt la lisière du bois, et se dirigèrent vers le sud-est. Consuelo marchait la tête nue, et
Joseph, voyant le soleil enflammer son teint blanc et uni, n'osait en exprimer son chagrin. Le chapeau

qu'il portait lui-même n'était pas neuf, il ne pouvait pas le lui offrir; et, sentant sa sollicitude inutile, il ne

voulait pas l'exprimer; mais il mit son chapeau sous son bras avec un mouvement brusque qui fut

remarqué de sa compagne.

«Voilà une singulière idée, lui dit-elle. Il paraît que vous trouvez le temps couvert et la plaine ombragée?
Cela me fait penser que je n'ai rien sur la tête; mais comme je n'ai pas toujours eu toutes mes aises, je sais

bien des manières de me les procurer à peu de frais.»

En parlant ainsi, elle arracha à un buisson un rameau de pampre sauvage, et, le roulant sur lui-même, elle
s'en fit un chapeau de verdure.

«Voilà qu'elle a l'air d'une Muse, pensa Joseph, et le garçon disparaît encore!» Ils traversèrent un village,
où, apercevant une de ces boutiques où l'on vend de tout, il y entra précipitamment sans qu'elle pût

prévoir son dessein, et en sortit bientôt avec un petit chapeau de paille à larges bords retroussés sur les

oreilles comme les portent les paysans des vallées danubiennes.

«Si vous commencez par nous jeter dans le luxe, lui dit-elle en essayant cette nouvelle coiffure, songez
que le pain pourra bien manquer vers la fin du voyage.

< page précédente | 126 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.