bibliotheq.net - littérature française
 

George Sand - Consuelo, 2

et des folies. Mais à peine avait-il achevé son conte, que cinq ou six jeunes gens qui l'entouraient ont pris
le parti de la jeune personne; et c'est ainsi que j'ai appris la vérité. C'était à qui louerait la beauté, la grâce,

la pudeur, l'esprit et l'incomparable talent de la Porporina. Tous approuvaient la passion du comte Albert

pour elle, enviaient son bonheur, et admiraient le vieux comte d'avoir consenti à cette union. Le docteur

Wetzelius a été traité de radoteur et d'insensé; et comme on parlait de la grande estime de maître Porpora

pour une élève à laquelle il a voulu donner son nom, je me suis mis dans la tête d'aller à Riesenburg, de

me jeter aux pieds de la future ou peut-être de la nouvelle comtesse (car on dit que le mariage a été déjà

célébré, mais qu'on le tient encore secret pour ne pas indisposer la cour), et de lui raconter mon histoire,

pour obtenir d'elle la faveur de devenir l'élève de son illustre maître.»

Consuelo resta quelques instants pensive; les dernières paroles de Joseph à propos de la cour l'avaient
frappée. Mais revenant bientôt à lui:

«Mon enfant, lui dit-elle, n'allez point à Riesenburg, vous n'y trouveriez pas la Porporina. Elle n'est point
mariée avec le comte de Rudolstadt, et rien n'est moins assuré que ce mariage-là. Il en a été question, il

est vrai, et je crois que les fiancés étaient dignes l'un de l'autre; mais la Porporina, quoiqu'elle eût pour le

comte Albert une amitié solide, une estime profonde et un respect sans bornes, n'a pas crû devoir se

décider légèrement à une chose aussi sérieuse. Elle a pesé, d'une part, le tort qu'elle ferait à cette illustre

famille, en lui faisant perdre les bonnes grâces et peut-être la protection de l'impératrice, en même temps

que l'estime des autres seigneurs et la considération de tout le pays; de l'autre, le mal qu'elle se ferait à

elle-même, en renonçant à exercer l'art divin qu'elle avait étudié avec passion et embrassé avec courage.

Elle s'est dit que le sacrifice était grand de part et d'autre, et qu'avant de s'y jeter tête baissée, elle devait

consulter le Porpora, et donner au jeune comte le temps de savoir si sa passion résisterait à l'absence; de

sorte qu'elle est partie pour Vienne à l'improviste, à pied, sans guide et presque sans argent, mais avec

l'espérance de rendre le repos et la raison à celui qui l'aime, et n'emportant, de toutes les richesses qui lui

étaient offertes, que le témoignage de sa conscience et la fierté de sa condition d'artiste.

- Oh! c'est une véritable artiste, en effet! c'est une forte tête et une âme noble, si elle a agi ainsi! s'écria
Joseph en fixant ses yeux brillants sur Consuelo; et si je ne me trompe pas, c'est à elle que je parle, c'est

devant elle que je me prosterne.

- C'est elle qui vous tend la main et qui vous offre son amitié, ses conseils et son appui auprès du
Porpora; car nous allons faire route ensemble, à ce que je vois; et si Dieu nous protège, comme il nous a

protégés jusqu'ici l'un et l'autre, comme il protège tous ceux qui ne se reposent qu'en lui, nous serons

bientôt à Vienne, et nous prendrons les leçons du même maître.

- Dieu soit loué! s'écria Haydn en pleurant de joie, et en levant les bras au ciel avec enthousiasme; je
devinais bien, en vous regardant dormir, qu'il y avait en vous quelque chose de surnaturel, et que ma vie,

mon avenir, étaient entre vos mains.»

LXVI.

Quand les deux jeunes gens eurent fait une plus ample connaissance, en revenant de part et d'autre sur les
détails de leur situation dans un entretien amical, ils songèrent aux précautions et aux arrangements à

prendre pour retourner à Vienne. La première chose qu'ils firent fut de tirer leurs bourses et de compter

leur argent. Consuelo était encore la plus riche des deux; mais leurs fonds réunis pouvaient fournir de

quoi faire agréablement la route à pied, sans souffrir de la faim et sans coucher à la belle étoile. Il ne

fallait pas songer à autre chose, et Consuelo en avait déjà pris son parti. Cependant, malgré la gaieté

philosophique qu'elle montrait à cet égard, Joseph était soucieux et pensif.

< page précédente | 122 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.