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George Sand - Consuelo, 2

C'est ainsi que Consuelo, trop pudique pour bien comprendre sa pudeur, luttait contre elle-même, et se
faisait presque un reproche de la délicatesse de son émotion. Il ne lui venait cependant pas à l'esprit

qu'elle pût courir des dangers plus affreux pour elle que celui de la mort. Sa chasteté n'admettait pas la

pensée qu'elle pût devenir la proie des passions brutales d'un insensé. Mais elle éprouvait instinctivement

la crainte de paraître obéir à un sentiment moins élevé, moins divin que celui dont elle était animée. Elle

mit pourtant la clef dans la serrure; mais elle essaya plus de dix fois de l'y faire tourner sans pouvoir s'y

résoudre. Une fatigue accablante, une défaillance extrême de tout son être, achevaient de lui faire perdre

sa résolution au moment d'en recevoir le prix: sur la terre, par un grand acte de charité; dans le ciel, par

une mort sublime.

XLII.

Cependant elle prit son parti. Elle avait trois clefs. Il y avait donc trois portes et deux pièces à traverser
avant celle où elle supposait Albert prisonnier. Elle aurait encore le temps de s'arrêter, si la force lui

manquait.

Elle pénétra dans une salle voûtée, qui n'offrait d'autre ameublement qu'un lit de fougère sèche sur lequel
était jetée une peau de mouton. Une paire de chaussures à l'ancienne mode, dans un délabrement

remarquable, lui servit d'indice pour reconnaître la chambre à coucher de Zdenko. Elle reconnut aussi le

petit panier qu'elle avait porté rempli de fruits sur la pierre d'Épouvante, et qui, au bout de deux jours, en

avait enfin disparu. Elle se décida à ouvrir la seconde porte, après avoir refermé la première avec soin;

car elle songeait toujours avec effroi au retour possible du possesseur farouche de cette demeure. La

seconde pièce où elle entra était voûtée comme la première, mais les murs étaient revêtus de nattes et de

claies garnies de mousse. Un poêle y répandait une chaleur suffisante, et c'était sans doute le tuyau creusé

dans le roc qui produisait au sommet du Schreckenstein cette lueur fugitive que Consuelo avait observée.

Le lit d'Albert était, comme celui de Zdenko, formé d'un amas de feuilles et d'herbes desséchées; mais

Zdenko l'avait couvert de magnifiques peaux d'ours, en dépit de l'égalité absolue qu'Albert exigeait dans

leurs habitudes, et que Zdenko acceptait en tout ce qui ne chagrinait pas la tendresse passionnée qu'il lui

portait et la préférence de sollicitude qu'il lui donnait sur lui-même. Consuelo fut reçue dans cette

chambre par Cynabre, qui, en entendant tourner la clef dans la serrure, s'était posté sur le seuil, l'oreille

dressée et l'oeil inquiet. Mais Cynabre avait reçu de son maître une éducation particulière: c'était un ami,

et non pas un gardien. Il lui avait été si sévèrement interdit dès son enfance de hurler et d'aboyer, qu'il

avait perdu tout à fait cette habitude naturelle aux êtres de son espèce. Si on eût approché d'Albert avec

des intentions malveillantes, il eût retrouvé la voix; si on l'eût attaqué, il l'eût défendu avec fureur. Mais

prudent et circonspect comme un solitaire, il ne faisait jamais le moindre bruit sans être sûr de son fait, et

sans avoir examiné et flairé les gens avec attention. Il approcha de Consuelo avec un regard pénétrant qui

avait quelque chose d'humain, respira son vêtement et surtout sa main qui avait tenu longtemps les clefs

touchées par Zdenko; et, complètement rassuré par cette circonstance, il s'abandonna au souvenir

bienveillant qu'il avait conservé d'elle, en lui jetant ses deux grosses pattes velues sur les épaules, avec

une joie affable et silencieuse, tandis qu'il balayait lentement la terre de sa queue superbe. Après cet

accueil grave et honnête, il alla se recoucher sur le bord de la peau d'ours qui couvrait le lit de son maître,

et s'y étendit avec la nonchalance de la vieillesse, non sans suivre des yeux pourtant tous les pas et tous

les mouvements de Consuelo.

Avant d'oser approcher de la troisième porte, Consuelo jeta un regard sur l'arrangement de cet ermitage,
afin d'y chercher quelque révélation sur l'état moral de l'homme qui l'occupait. Elle n'y trouva aucune

trace de démence ni de désespoir. Une grande propreté, une sorte d'ordre y régnait. Il y avait un manteau

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