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George Sand - Consuelo, 2

Quelques-uns de mes camarades avaient la légèreté de me dire qu'il était jaloux de moi, parce qu'il
trouvait dans mes essais de composition une sorte de révélation du génie musical, et qu'il avait coutume

de haïr et de décourager les jeunes gens chez lesquels il découvrait un élan supérieur au sien propre. Je

suis loin d'accepter cette vaniteuse interprétation de ma disgrâce; mais je crois bien que j'avais commis

une faute en lui montrant mes essais. Il me prit pour un ambitieux sans cervelle et un présomptueux

impertinent.

- Et puis, dit Consuelo en interrompant le narrateur, les vieux précepteurs n'aiment pas les élèves qui ont
l'air de comprendre plus vite qu'ils n'enseignent. Mais dites-moi votre nom, mon enfant.

- Je m'appelle Joseph.

- Joseph qui?

- Joseph Haydn.

- Je veux me rappeler ce nom, afin de savoir un jour, si vous devenez quelque chose, à quoi m'en tenir sur
l'aversion de votre maître, et sur l'intérêt que m'inspire votre histoire. Continuez-la, je vous prie.»

Le jeune Haydn reprit en ces termes, tandis que Consuelo, frappée Du rapport de leurs destinées de
pauvres et d'artistes, regardait attentivement la physionomie de l'enfant de choeur. Cette figure chétive et

bilieuse prenait, dans l'épanchement du récit, une singulière animation. Ses yeux bleus pétillaient d'une

finesse à la fois maligne et bienveillante, et rien dans sa manière d'être et de dire n'annonçait un esprit

ordinaire.

LXV.

«Quoi qu'il en soit des causes de l'antipathie de maître Reuter, il me la témoigna bien durement, et pour
une faute bien légère. J'avais des ciseaux neufs, et, comme un véritable écolier, je les essayais sur tout ce

qui me tombait sous la main. Un de mes camarades ayant le dos tourné, et sa longue queue, dont il était

très-vain, venant toujours à balayer les caractères que je traçais avec de la craie sur mon ardoise, j'eus une

idée rapide, fatale! ce fut l'affaire d'un instant. Crac! voilà mes ciseaux ouverts, voilà la queue par terre.

Le maître suivait tous mes mouvements de son oeil de vautour. Avant que mon pauvre camarade se fût

aperçu de la perte douloureuse qu'il venait de faire, j'étais déjà réprimandé, noté d'infamie, et renvoyé

sans autre forme de procès.

«Je sortis de maîtrise au mois de novembre de l'année dernière, à sept heures du soir, et me trouvai sur la
place, sans argent et sans autre vêtement que les méchants habits que j'avais sur le corps. J'eus un

moment de désespoir. Je m'imaginai, en me voyant grondé et chassé avec tant de colère et de scandale,

que j'avais commis une faute énorme. Je me mis à pleurer de toute mon âme cette mèche de cheveux et

ce bout de ruban tombés sous mes fatals ciseaux. Mon camarade, dont j'avais ainsi déshonoré le chef,

passa auprès de moi en pleurant aussi. Jamais on n'a répandu tant de larmes, jamais on n'a éprouvé tant

de regrets et de remords pour une queue à la prussienne. J'eus envie d'aller me jeter dans ses bras, à ses

pieds! Je ne l'osai pas, et je cachai ma honte dans l'ombre. Peut-être le pauvre Garçon pleurait-il ma

disgrâce encore plus que sa chevelure.

«Je passai la nuit sur le pavé; et, comme je soupirais, le lendemain matin, en songeant à la nécessité et à
l'impossibilité de déjeuner, je fus abordé par Keller, le perruquier de la maîtrise de Saint-Etienne. Il

venait de coiffer maître Reuter, et celui-ci, toujours furieux contre moi, ne lui avait parlé que de la

terrible aventure de la queue coupée. Aussi le facétieux Keller, en apercevant ma piteuse figure, partit

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