bibliotheq.net - littérature française
 

George Sand - Consuelo, 1

nouveau, et Anzoleto entendit un éclat de rire mal étouffé partir de la gondole.

«A la bonne heure, dit-il, ceci est de bonne guerre: c'est la Corilla qui prend le frais avec monsieur le
comte.»

En parlant ainsi, Anzoleto sauta sur l'avant de sa gondole, prit la rame des mains de son barcarolle, et
suivant l'autre gondole avec rapidité, la rejoignit, l'effleura de nouveau, et, soit qu'il eût entendu son nom

au milieu des éclats de rire de la Corilla, soit qu'un accès de démence se fût emparé de lui, il se mit à dire

tout haut:

«Chère Clorinda, tu es sans contredit la plus belle et la plus aimée de toutes les femmes.

- J'en disais autant tout à l'heure à la Corilla, répondit aussitôt le comte en sortant de sa cabanette, et en
s'avançant vers l'autre barque avec une grande aisance; et maintenant que nos promenades sont terminées

de part et d'autre, nous pourrions faire un échange, comme entre gens de bonne foi qui trafiquent de

richesses équivalentes:

«Monsieur le comte rend justice à ma loyauté, répondit Anzoleto sur le même ton. Je vais, s'il veut bien
le permettre, lui offrir mon bras pour qu'il puisse venir reprendre son bien où il le retrouve.»

Le comte avança le bras pour s'appuyer sur Anzoleto, dans je ne sais quelle intention railleuse et
méprisante pour lui et leurs communes maîtresses. Mais le ténor, dévoré de haine, et transporté d'une

rage profonde, s'élança de tout le poids de son corps sur la gondole du comte, et la fit chavirer en

s'écriant d'une voix sauvage:

«Femme pour femme, monsieur le comte; et gondole pour gondole! »

Puis, abandonnant ses victimes à leur destinée, ainsi que la Clorinda à sa stupeur et aux conséquences de
l'aventure, il gagna à la nage la rive opposée, prit sa course à travers les rues sombres et tortueuses, entra

dans son logement, changea de vêtements en un clin d'oeil, emporta tout l'argent qu'il possédait, sortit, se

jeta dans la première chaloupe qui mettait à la voile; et, cinglant vers Trieste, il fit claquer ses doigts en

signe de triomphe, en voyant les clochers et les dômes de Venise s'abaisser sous les flots aux premières

clartés du matin.

XXII.

Dans la ramification occidentale des monts Carpathes qui sépare la Bohême de la Bavière, et qui prend
dans ces contrées le nom de Boehmer-Wald (forêt de Bohême), s'élevait encore, il y a une centaine

d'années, un vieux manoir très vaste, appelé, en vertu de je ne sais quelle tradition, le Château des

Géants
. Quoiqu'il eut de loin l'apparence d'une antique forteresse, ce n'était plus qu'une maison de
plaisance, décorée à l'intérieur, dans le goût, déjà suranné à cette époque, mais toujours somptueux et

noble, de Louis XIV. L'architecture féodale avait aussi subi d'heureuses modifications dans les parties de

l'édifice occupées par les seigneurs de Rudolstadt, maîtres de ce riche domaine.

Cette famille, d'origine bohème, avait germanisé son nom en abjurant la Réforme à l'époque la plus
tragique de la guerre de trente ans. Un noble et vaillant aïeul, protestant inflexible, avait été massacré sur

la montagne voisine de son château par la soldatesque fanatique. Sa veuve, qui était de famille saxonne,

sauva la fortune et la vie de ses jeunes enfants, en se proclamant catholique, et en confiant l'éducation des

héritiers de Rudolstadt à des jésuites. Après deux générations, la Bohême étant muette et opprimée, la

puissance autrichienne définitivement affermie, la gloire et les malheurs de la Réforme oubliés, du moins

< page précédente | 92 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.