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George Sand - Consuelo, 1

et approcher avec un éclat de rire convulsif, ne comprenant pas la détresse de cette âme en délire, il pensa
qu'il venait trop tard, et le dépit s'empara de lui. Mais quand il la vit se relever de ses insultes et le

chasser avec mépris, le respect lui revint avec la crainte, et il erra longtemps dans l'escalier et sur la rive

attendant qu'elle le rappelât. Il se hasarda même à frapper et à implorer son pardon à travers la porte.

Mais un profond silence régna dans cette chambre, dont il ne devait plus jamais repasser le seuil avec

Consuelo. Il se retira confus et dépité, se promettant de revenir le lendemain et se flattant d'être plus

heureux. «Après tout, se disait-il, mon projet va réussir; elle sait l'amour du comte; la besogne est à

moitié faite.»

Accablé de fatigue, il dormit longtemps; et dans l'après-midi il se rendit chez la Corilla.

«Grande nouvelle! s'écria-t-elle en lui tendant les bras: la Consuelo est partie!

- Partie! et avec qui, grand Dieu! et pour quel pays?

- Pour Vienne, où le Porpora l'envoie, en attendant qu'il s'y rende lui-même. Elle nous a tous trompés,
cette petite masque. Elle était engagée pour le théâtre de l'empereur, où le Porpora va faire représenter

son nouvel opéra.

- Partie! partie sans me dire un mot! s'écria Anzoleto en courant vers la porte.

- Oh! rien ne te servira de la chercher à Venise, dit la Corilla avec un rire méchant et un regard de
triomphe. Elle s'est embarquée pour Palestrine au jour naissant; elle est déjà loin en terre ferme.

Zustiniani, qui se croyait aimé et qui était joué, est furieux; il est au lit avec la fièvre. Mais il m'a dépêché

tout à l'heure le Porpora, pour me prier de chanter ce soir; et Stefanini, qui est très-fatigué du théâtre et

très impatient d'aller jouir dans son château des douceurs de la retraite, est fort désireux de te voir

reprendre tes débuts. Ainsi songe à reparaître demain dans, Ipermnestre. Moi, je vais à la

répétition: on m'attend. Tu peux, si tu ne me crois pas, aller faire un tour dans la ville, tu te convaincras

de la vérité.

- Ah! furie! s'écria Anzoleto, tu l'emportes! mais tu m'arraches la vie.»

Et il tomba évanoui sur le tapis de Perse de la courtisane.

XXI.

Le plus embarrassé de son rôle, lors de la fuite de Consuelo, ce fut le comte Zustiniani. Après avoir laissé
dire et donné à penser à tout Venise que la merveilleuse débutante était sa maîtresse, comment expliquer

d'une manière flatteuse pour son amour-propre qu'au premier mot de déclaration elle s'était soustraite

brusquement et mystérieusement à ses désirs et à ses espérances? Plusieurs personnes pensèrent que,

jaloux de son trésor, il l'avait cachée dans une de ses maisons de campagne. Mais lorsqu'on entendit le

Porpora dire avec cette austérité de franchise qui ne s'était jamais démentie, le parti qu'avait pris son

élève d'aller l'attendre en Allemagne, il n'y eut plus qu'à chercher les motifs de cette étrange résolution.

Le comte affecta bien, pour donner le change, de ne montrer ni dépit ni surprise; mais son chagrin perça

malgré lui, et on cessa de lui attribuer cette bonne fortune dont on l'avait tant félicité. La majeure partie

de la vérité devint claire pour tout le monde; savoir: l'infidélité d'Anzoleto, la rivalité de Corilla, et le

désespoir de la pauvre Espagnole, qu'on se prit à plaindre et à regretter vivement.

Le premier mouvement d'Anzoleto avait été de courir chez le Porpora; mais celui-ci l'avait repoussé
sévèrement:

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