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George Sand - Consuelo, 1

plus basse, complètement inhabitée, le palais de la Corilla, sombre du bas en haut, à l'exception d'une
seule fenêtre qui était éclairée et ouverte sur la façade noire et silencieuse de la maison déserte. Il

semblait, de cette fenêtre, qu'on ne put être aperçu de nulle part; car un balcon avancé empêchait que d'en

bas on pût rien distinguer. De niveau, il n'y avait rien, et au-dessus seulement les combles de la maison

qu'habitait le Porpora, et qui n'était pas tournée de façon à pouvoir plonger dans le palais de la cantatrice.

Mais la Corilla ignorait qu'à l'angle de ces combles il y avait un rebord festonné de plomb, une sorte de

niche en plein air, où, derrière un large tuyau de cheminée, le maestro, par un caprice d'artiste, venait

chaque soir regarder les étoiles, fuir ses semblables, et rêver à ses sujets sacrés ou dramatiques. Le hasard

lui avait fait ainsi découvrir le mystère des amours d'Anzoleto, et Consuelo n'eut qu'à regarder dans la

direction qu'il lui donnait, pour voir son amant auprès de sa rivale dans un voluptueux tête-à-tête. Elle se

détourna aussitôt; et le Porpora qui, dans la crainte de quelque vertige de désespoir, la tenait avec une

force surhumaine, la ramena à l'étage inférieur et la fit entrer dans son cabinet, dont il ferma la porte et la

fenêtre pour ensevelir dans le mystère l'explosion qu'il prévoyait.

XX.

Mais il n'y eut point d'explosion. Consuelo resta muette et atterrée. Le Porpora lui adressa la parole. Elle
ne répondit pas, et lui fit signe de ne pas l'interroger; puis elle se leva, alla boire, à grands verres, toute

une carafe d'eau glacée qui était sur le clavecin, fit quelques tours dans la chambre, et revint s'asseoir en

face de son maître sans dire une parole.

Le vieillard austère ne comprit pas la profondeur de sa souffrance.

«Eh bien, lui dit-il, t'avais-je trompée? Que penses-tu faire maintenant?»

Un frisson douloureux ébranla la statue; et après avoir passé la main sur son front: «Je pense ne rien
faire, dit-elle, avant d'avoir compris ce qui m'arrive.

- Et que te reste-t-il à comprendre?

- Tout! car je ne comprends rien; et vous me voyez occupée à chercher la cause de mon malheur, sans
rien trouver qui me l'explique. Quel mal ai-je fait à Anzoleto pour qu'il ne m'aime plus? Quelle faute ai-je

commise qui m'ait rendue méprisable à ses yeux? Vous ne pouvez pas me le dire, vous! puisque moi qui

lis dans ma propre conscience, je n'y vois rien qui me donne la clef de ce mystère. Oh! c'est un prodige

inconcevable! Ma mère croyait à la puissance des philtres: cette Corilla serait-elle une magicienne?

- Pauvre enfant! dit le maestro; il y a bien ici une magicienne, mais elle s'appelle Vanité; il y a bien un
poison, mais il s'appelle Envie. La Corilla a pu le verser; mais ce n'est pas elle qui a pétri cette âme si

propre à le recevoir. Le venin coulait déjà dans les veines impures d'Anzoleto. Une dose de plus l'a rendu

traître, de fourbe qu'il était; infidèle, d'ingrat qu'il a toujours été.

- Quelle vanité? quelle envie?

- La vanité de surpasser tous les autres, l'envie de te surpasser, la rage d'être surpassé par toi.

- Cela est-il croyable? Un homme peut-il être jaloux des avantages d'une femme? Un amant peut-il haïr
le succès de son amante? Il y a donc bien des choses que je ne sais pas, et que je ne puis pas comprendre!

- Tu ne les comprendras jamais; mais tu les constateras à toute heure de ta vie. Tu sauras qu'un homme
peut être jaloux des avantages d'une femme, quand cet homme est un artiste vaniteux; et qu'un amant

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