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George Sand - Consuelo, 1

- Comment cela? tu me le demandes? Nous nous étions trompés, Consuelo. Le public s'y connaît. Son
coeur lui apprend ce que son ignorance lui voile. C'est un grand enfant qui a besoin d'amusement et

d'émotion. Il se contente de ce qu'on lui donne; mais qu'on lui montre quelque chose de mieux, et le voilà

qui compare et qui comprend. La Corilla pouvait encore le charmer la semaine dernière, bien qu'elle

chantât faux et manquât de respiration. Tu parais, et la Corilla est perdue; elle est effacée, enterrée.

Qu'elle reparaisse, on la sifflera. Si j'avais débuté auprès d'elle, j'aurais eu un succès complet comme

celui que j'ai eu chez le comte, la première fois que j'ai chanté après elle. Mais auprès de toi, j'ai été

éclipsé. Il en devait être ainsi, et il en sera toujours ainsi. Le public avait le goût du clinquant. Il prenait

des oripeaux pour des pierreries; il en était ébloui. On lui montre un diamant fin, et déjà il ne comprend

plus qu'on ait pu le tromper si grossièrement. Il ne peut plus souffrir les diamants faux, et il en fait

justice. Voilà mon malheur, Consuelo: c'est d'avoir été produit, moi, verroterie de Venise, à côté d'une

perle sortie du fond des mers.»

Consuelo ne comprit pas tout ce qu'il y avait d'amertume et de vérité dans ces réflexions. Elle les mit sur
le compte de l'amour de son fiancé, et ne répondit à ce qu'elle prit pour de douces flatteries, que par des

sourires et des caresses. Elle prétendit qu'il la surpasserait, le jour où il voudrait s'en donner la peine, et

releva son courage en lui persuadant que rien n'était plus facile que de chanter comme elle. Elle était de

bonne foi en ceci, n'ayant jamais été arrêtée par aucune difficulté, et ne sachant pas que le travail même

est le premier des obstacles, pour quiconque n'en a pas l'amour et la persévérance.

XIX.

Encouragé par la franchise de Consuelo et la perfidie de Corilla qui le pressait de se faire entendre encore
en public, Anzoleto se mit à travailler avec ardeur; et à la seconde représentation d'Ipermnestre, il

chanta beaucoup plus purement son premier acte. On lui en sut gré.

Mais, comme le succès de Consuelo grandit en proportion, il ne fut pas satisfait du sien, et commença à
se sentir démoralisé par cette nouvelle constatation de son infériorité. Dès ce moment, tout prit à ses yeux

un aspect sinistre. Il lui sembla qu'on ne l'écoutait pas, que les spectateurs placés près de lui murmuraient

des réflexions humiliantes sur son compte, et que les amateurs bienveillants qui l'encourageaient dans les

coulisses avaient l'air de le plaindre profondément. Tous leurs éloges eurent pour lui un double sens dont

il s'appliqua le plus mauvais. La Corilla, qu'il alla consulter dans sa loge durant l'entr'acte, affecta de lui

demander d'un air effrayé s'il n'était pas malade.

- Pourquoi? lui dit-il avec impatience.

«Parce que ta voix est sourde aujourd'hui, et que tu sembles accablé! Cher Anzoleto, reprends courage;
donne tes moyens qui sont paralysés par la crainte ou le découragement.

- N'ai-je pas bien dit mon premier air?

- Pas à beaucoup près aussi bien que la première fois. J'en ai eu le coeur si serré que j'ai failli me trouver
mal.

- Mais on m'a applaudi, pourtant?

- Hélas!... n'importe: j'ai tort de t'ôter l'illusion. Continue ... Seulement tâche de dérouiller ta voix.»

«Consuelo, pensa-t-il, a cru me donner un conseil. Elle agit d'instinct, et réussit pour son propre compte.
Mais où aurait-elle pris l'expérience de m'enseigner à dominer ce public récalcitrant? En suivant la

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