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George Sand - Consuelo, 1

Anzoleto devint sombre comme les nuées orageuses qui montaient à l'orient du ciel.

«Tu es une folle, chère Corilla, répondit-il; la Consuelo n'est pas aussi redoutable pour toi que tu te l'es
représentée aujourd'hui dans ton imagination malade. Quant à moi, je te l'ai dit, je ne suis pas son amant,

je ne serai sûrement jamais son mari, et je ne vivrai pas comme un oiseau chétif sous l'ombre de ses

larges ailes. Laisse-la prendre son vol. Il y a dans le ciel de l'air et de l'espace pour tous ceux qu'un essor

puissant enlève de terre. Tiens, regarde ce passereau; ne vole-t-il pas aussi bien sur le canal que le plus

lourd goëland sur la mer? Allons! trêve à ces rêveries! le jour me chasse de tes bras. A demain. Si tu

veux que je revienne, reprends cette douceur et cette patience qui m'avaient charmé, et qui vont mieux à

ta beauté que les cris et les emportements de la jalousie.»

Anzoleto, absorbé pourtant dans de noires pensées, se retira chez lui, et ce ne fut que couché et prêt à
s'endormir, qu'il se demanda qui avait dû accompagner Consuelo au sortir du palais Zustiniani pour la

ramener chez elle. C'était un soin qu'il n'avait jamais laissé prendre à personne.

«Après tout, se dit-il en donnant de grands coups de poing à son oreiller pour l'arranger sous sa tête, si la
destinée veut que le comte en vienne à ses fins, autant vaut pour moi que cela arrive plus tôt que plus

tard!»

XVIII.

Lorsque Anzoleto s'éveilla, il sentit se réveiller aussi la jalousie que lui avait inspirée le comte Zustiniani.
Mille sentiments contraires se partageaient son âme. D'abord cette autre jalousie que la Corilla avait

éveillée en lui pour le génie et le succès de Consuelo. Celle-là s'enfonçait plus avant dans son sein, à

mesure qu'il comparait le triomphe de sa fiancée à ce que, dans son ambition trompée, il appelait sa

propre chute. Ensuite l'humiliation d'être supplanté peut-être dans la réalité, comme il l'était déjà dans

l'opinion, auprès de cette femme désormais célèbre et toute-puissante dont il était si flatté la veille d'être

l'unique et souverain amour. Ces deux jalousies se disputaient dans sa pensée, et il ne savait à laquelle se

livrer pour éteindre l'autre. Il avait à choisir entre deux partis: ou d'éloigner Consuelo du comte et de

Venise, et de chercher avec elle fortune ailleurs, ou de l'abandonner à son rival, et d'aller au loin tenter

seul les chances d'un succès qu'elle ne viendrait plus contre-balancer. Dans cette incertitude de plus en

plus poignante, au lieu d'aller reprendre du calme auprès de sa véritable amie, il se lança de nouveau dans

l'orage en retournant chez la Corilla. Elle attisa le feu en lui démontrant, avec plus de force que la veille,

tout le désavantage de sa position.

«Nul n'est prophète en son pays, lui dit-elle; et c'est déjà un mauvais milieu pour toi que la ville où tu es
né, où l'on t'a vu courir en haillons sur la place publique, où chacun peut se dire (et Dieu sait que les

nobles aiment à se vanter de leurs bienfaits, même imaginaires, envers les artistes): «C'est moi qui l'ai

protégé; je me suis aperçu le premier de son talent; c'est moi qui l'ai recommandé à celui-ci, c'est moi qui

l'ai préféré à celui-là.» Tu as beaucoup trop vécu ici au grand air, mon pauvre Anzolo; ta charmante

figure avait frappé tous les passants avant qu'on sût qu'il y avait en toi de l'avenir. Le moyen d'éblouir des

gens qui t'ont vu ramer sur leur gondole, pour gagner quelques sous, en leur chantant les strophes du

Tasse, ou faire leurs commissions pour avoir de quoi souper! Consuelo, laide et menant une vie retirée,

est ici une merveille étrangère. Elle est Espagnole d'ailleurs, elle n'a pas l'accent vénitien. Sa

prononciation belle, quoiqu'un peu singulière, leur plairait encore, quand même elle serait détestable:

c'est quelque chose dont leurs oreilles ne sont pas rebattues. Ta beauté a été pour les trois quarts dans le

petit succès que tu as eu au premier acte. Au dernier on y était déjà habitué.

- Dites aussi que la belle cicatrice que vous m'avez faite au-dessous de l'oeil, et que je ne devrais vous

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