bibliotheq.net - littérature française
 

George Sand - Consuelo, 1

désirables. Il lui fit croire que le comte était toujours épris d'elle, malgré son dépit, et secrètement jaloux
en se vantant du contraire.

«S'il venait à découvrir le bonheur que je goûte près de toi, lui disait-il, c'en serait fait de mes débuts et
peut-être de mon avenir: car je vois à son refroidissement, depuis le jour où tu as eu l'imprudence de

trahir mon amour pour toi, qu'il me poursuivrait éternellement de sa haine s'il savait que je t'ai consolée.»

Cela était peu vraisemblable, au point où en étaient les choses; le comte eût été charmé de savoir
Anzoleto infidèle à sa fiancée. Mais la vanité de Corilla aimait à se laisser abuser. Elle crut aussi n'avoir

rien à craindre des sentiments d'Anzoleto pour la débutante. Lorsqu'il se justifiait sur ce point, et jurait

par tous les dieux n'avoir été jamais que le frère de cette jeune fille, comme il disait matériellement la

vérité, il y avait tant d'assurance dans ses dénégations que la jalousie de Corilla était vaincue. Enfin le

grand jour approchait, et la cabale qu'elle avait préparée était anéantie. Pour son compte, elle travaillait

désormais en sens contraire, persuadée que la timide et inexpérimentée Consuelo tomberait d'elle-même,

et qu'Anzoleto lui saurait un gré infini de n'y avoir pas contribué. En outre, il avait déjà eu le talent de la

brouiller avec ses plus fermes champions, en feignant d'être jaloux de leurs assiduités, et en la forçant à

les éconduire un peu brusquement.

Tandis qu'il travaillait ainsi dans l'ombre à déjouer les espérances de la femme qu'il pressait chaque nuit
dans ses bras, le rusé Vénitien jouait un autre rôle avec le comte et Consuelo. Il se vantait à eux d'avoir

désarmé par d'adroites démarches, des visites intéressées, et des mensonges effrontés, la redoutable

ennemie de leur triomphe. Le comte, frivole et un peu commère, s'amusait infiniment des contes de son

protégé. Son amour-propre triomphait des regrets que celui-ci attribuait à la Corilla par rapport à leur

rupture, et il poussait ce jeune homme à de lâches perfidies avec cette légèreté cruelle qu'on porte dans

les relations du théâtre et la galanterie. Consuelo s'en étonnait et s'en affligeait:

«Tu ferais mieux, lui disait-elle, de travailler ta voie et d'étudier ton rôle. Tu crois avoir fait beaucoup en
désarmant l'ennemi. Mais une note bien épurée, une inflexion bien sentie, feraient beaucoup plus sur le

public impartial que le silence des envieux. C'est à ce public seul qu'il faudrait songer, et je vois avec

chagrin que tu n'y songes nullement.

- Sois donc tranquille, chère Consuelita, lui répondait-il. Ton erreur est de croire à un public à la fois
impartial et éclairé. Les gens qui s'y connaissent ne sont presque jamais de bonne foi, et ceux qui sont de

bonne foi s'y connaissent si peu qu'il suffit d'un peu d'audace pour les éblouir et les entraîner.

XVII.

La jalousie d'Anzoleto à l'égard du comte s'était endormie au milieu des distractions que lui donnaient la
soif du succès et les ardeurs de la Corilla. Heureusement Consuelo n'avait pas besoin d'un défenseur plus

moral et plus vigilant. Préservée par sa propre innocence, elle échappait encore aux hardiesses de

Zustiniani et le tenait à distance, précisément par le peu de souci qu'elle en prenait. Au bout de quinze

jours, ce roué Vénitien avait reconnu qu'elle n'avait point encore les passions mondaines qui mènent à la

corruption, et il n'épargnait rien pour les faire éclore. Mais comme, à cet égard même, il n'était pas plus

avancé que le premier jour, il ne voulait point ruiner ses espérances par trop d'empressement. Si Anzoleto

l'eût contrarié par sa surveillance, peut-être le dépit l'eût-il poussé à brusquer les choses; mais Anzoleto

lui laissait le champ libre, Consuelo ne se méfiait de rien: tout ce qu'il avait à faire, c'était de se rendre

agréable, en attendant qu'il devînt nécessaire. Il n'y avait donc sorte de prévenances délicates, de

galanteries raffinées, dont il ne s'ingéniât pour plaire. Consuelo recevait toutes ces idolâtries en

s'obstinant à les mettre sur le compte des moeurs élégantes et libérales du patriciat, du dilettantisme

< page précédente | 67 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.