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George Sand - Consuelo, 1

Décidément, se dit-elle dès qu'elle fut seule, j'aurai le moyen d'acheter une robe de noces. Elle mit sa
robe d'indienne, rajusta ses cheveux, et bondit dans l'escalier en chantant à pleine voix une phrase

éclatante de force et de fraîcheur. Le comte, par excès de courtoisie, avait voulu l'attendre avec Anzoleto

sur l'escalier. Elle le croyait plus loin, et tomba presque dans ses bras. Mais, s'en dégageant avec

prestesse, elle prit sa main et la porta à ses lèvres, à la manière du pays, avec le respect d'une inférieure

qui ne veut point escalader les distances: puis, se retournant, elle se jeta au cou de son fiancé, et alla,

toute joyeuse et toute folâtre, sauter dans la gondole, sans attendre l'escorte cérémonieuse du protecteur

un peu mortifié.

XV.

Le comte, voyant que Consuelo était insensible à l'appât du gain, essaya de faire jouer les ressorts de la
vanité, et lui offrit des bijoux et des parures: elle les refusa. D'abord Zustiniani s'imagina qu'elle

comprenait ses intentions secrètes; mais bientôt il s'aperçut que c'était uniquement chez elle une sorte de

rustique fierté, et qu'elle ne voulait pas recevoir de récompenses avant de les avoir méritées en travaillant

à la prospérité de son théâtre. Cependant il lui fit accepter un habillement complet de satin blanc, en lui

disant qu'elle ne pouvait pas décemment paraître dans son salon avec sa robe d'indienne, et qu'il exigeait

que, par égard pour lui, elle quittât la livrée du peuple. Elle se soumit, et abandonna sa belle taille aux

couturières à la mode, qui n'en tirèrent point mauvais parti et n'épargnèrent point l'étoffe. Ainsi

transformée au bout de deux jours en femme élégante, forcée d'accepter aussi un rang de perles fines que

le comte lui présenta comme le paiement de la soirée où elle avait chanté devant lui et ses amis, elle fut

encore belle, sinon comme il convenait à son genre de beauté, mais comme il fallait qu'elle le devînt pour

être comprise par les yeux vulgaires. Ce résultat ne fut pourtant jamais complètement obtenu. Au premier

abord, Consuelo ne frappait et n'éblouissait personne. Elle fut toujours pâle, et ses habitudes studieuses et

modestes ôtèrent à son regard cet éclat continuel qu'acquièrent les yeux des femmes dont l'unique pensée

est de briller. Le fond de son caractère comme celui de sa physionomie était sérieux et réfléchi. On

pouvait la regarder manger, parler de choses indifférentes, s'ennuyer poliment au milieu des banalités de

la vie du monde, sans se douter qu'elle fût belle. Mais que le sourire d'un enjouement qui s'alliait

aisément à cette sérénité de son âme vînt effleurer ses traits, on commençait à la trouver agréable. Et

puis, qu'elle s'animât davantage, qu'elle s'intéressât vivement à l'action extérieure, qu'elle s'attendrît,

qu'elle s'exaltât, qu'elle entrât dans la manifestation de son sentiment intérieur et dans l'exercice de sa

force cachée, elle rayonnait de tous les feux du génie et de l'amour; c'était un autre rêve: on était ravi,

passionné, anéanti à son gré, et sans qu'elle se rendît compte du mystère de sa puissance.

Aussi ce que le comte éprouvait pour elle l'étonnait et le tourmentait étrangement. Il y avait dans cet
homme du monde des fibres d'artiste qui n'avaient pas encore vibré, et qu'elle faisait frémir de

mouvements inconnus. Mais cette révélation ne pouvait pénétrer assez avant dans l'âme du patricien,

pour qu'il comprît l'impuissance et la pauvreté des moyens de séduction qu'il voulait employer auprès

d'une femme en tout différente de celle qu'il avait su corrompre.

Il prit patience, et résolut d'essayer sur elle les effets de l'émulation. Il la conduisit dans sa loge au
théâtre, afin qu'elle vît les succès de la Corilla, et que l'ambition s'éveillât en elle. Mais le résultat de cette

épreuve fut fort différent de ce qu'il en attendait. Consuelo sortit du théâtre froide, silencieuse, fatiguée et

non émue de ce bruit et de ces applaudissements. La Corilla lui avait paru manquer d'un talent solide,

d'une passion noble, d'une puissance de bon aloi. Elle se sentit compétente pour juger ce talent factice,

forcé, et déjà ruiné dans sa source par une vie de désordre et d'égoïsme. Elle battit des mains d'un air

impassible, prononça des paroles d'approbation mesurée, et dédaigna de jouer cette vaine comédie d'un

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