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George Sand - Consuelo, 1

puis vous m'avez ordonné d'en faire. J'en ai fait trop, afin de vous prouver que moi aussi je puis outrer un
travers dont je veux bien me laisser accuser.

- Je te dis que tu es le diable, reprit le Porpora. Maintenant chante-nous quelque chose d'humain, et
chante-le comme tu l'entendras; car je vois bien que je ne puis plus être ton maître.

- Vous serez toujours mon maître respecté et bien-aimé, s'écria-t-elle en se jetant à son cou et en le
serrant à l'étouffer; c'est à vous que je dois mon pain et mon instruction depuis dix ans. O mon maître! on

dit que vous avez fait des ingrats: que Dieu me retire à l'instant même l'amour et la voix, si je porte dans

mon coeur le poison de l'orgueil et de l'ingratitude!»

Le Porpora devint pâle, balbutia quelques mots, et déposa un baiser paternel sur le front de son élève:
mais il y laissa une larme; et Consuelo, qui n'osa l'essuyer, sentit sécher lentement sur son front cette

larme froide et douloureuse de la vieillesse abandonnée et du génie malheureux. Elle en ressentit une

émotion profonde et comme une terreur religieuse qui éclipsa toute sa gaîté et éteignit toute sa verve pour

le reste de la soirée. Une heure après, quand on eut épuisé autour d'elle et pour elle toutes les formules de

l'admiration, de la surprise et du ravissement, sans pouvoir la distraire de sa mélancolie, on lui demanda

un spécimen de son talent dramatique. Elle chanta un grand air de Jomelli dans l'opéra de Didon

abandonnée
; jamais elle n'avait mieux senti le besoin d'exhaler sa tristesse; elle fut sublime de
pathétique, de simplicité, de grandeur, et belle de visage plus encore qu'elle ne l'avait été à l'église. Son

teint s'était animé d'un peu de fièvre, ses yeux lançaient de sombres éclairs; ce n'était plus une sainte,

c'était mieux encore, c'était une femme dévorée d'amour. Le comte, son ami Barberigo, Anzoleto, tous

les auditeurs, et, je crois, le vieux Porpora lui-même, faillirent en perdre l'esprit. La Clorinda suffoqua de

désespoir. Consuelo, à qui le comte déclara que, dès le lendemain, son engagement serait dressé et signé,

le pria de lui promettre une grâce secondaire, et de lui engager sa parole à la manière des anciens

chevaliers, sans savoir de quoi il s'agissait. Il le fit, et l'on se sépara, brisé de cette émotion délicieuse que

procurent les grandes choses, et qu'imposent les grandes intelligences.

XIII.

Pendant que Consuelo avait remporté tous ces triomphes, Anzoleto avait vécu si complètement en elle,
qu'il s'était oublié lui-même. Cependant lorsque le comte, en les congédiant, signifia l'engagement de sa

fiancée sans lui dire un mot du sien, il remarqua la froideur avec laquelle il avait été traité par lui, durant

ces dernières heures; et la crainte d'être perdu sans retour dans son esprit empoisonna toute sa joie. Il lui

vint dans la pensée de laisser Consuelo sur l'escalier, au bras du Porpora, et de courir se jeter aux pieds de

son protecteur; mais comme en cet instant il le haïssait, il faut dire à sa louange qu'il résista à la tentation

de s'aller humilier devant lui. Comme il prenait congé du Porpora, et se disposait à courir le long du canal

avec Consuelo, le gondolier du comte l'arrêta, et lui dit que, par les ordres de son maître, la gondole

attendait la signora Consuelo pour la reconduire. Une sueur froide lui vint au front.

«La signora est habituée à cheminer sur ses jambes, répondit-il avec violence. Elle est fort obligée au
comte de ses gracieusetés.

- De quel droit refusez-vous pour elle?» dit le comte qui était sur ses talons.»

Anzoleto se retourna, et le vit, non la tête nue comme un homme qui reconduit son monde, mais le
manteau sur l'épaule, son épée dans une main et son chapeau dans l'autre, comme un homme qui va

courir les aventures nocturnes. Anzoleto ressentit un tel accès de fureur qu'il eut la pensée de lui enfoncer

entre les côtes ce couteau mince et affilé qu'un Vénitien homme du peuple cache toujours dans quelque

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