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George Sand - Consuelo, 1

jeune chat, elle se cachait derrière une colonne ou se blottissait dans une gondole.

Ces précautions continuèrent lorsque Consuelo, devenue garde-malade, et Anzoleto ne pouvant plus
supporter son absence, sentant la vie, l'espoir, l'inspiration et jusqu'au souffle lui manquer, revint partager

sa vie sédentaire, et affronter avec elle tous les soirs les âcretés et les emportements de la moribonde.

Quelques mois avant d'en finir, cette malheureuse femme perdit l'énergie de ses souffrances, et, vaincue

par la piété de sa fille, sentit son âme s'ouvrir à de plus douces émotions. Elle s'habitua à recevoir les

soins d'Anzoleto, qui, malgré son peu de vocation pour ce rôle de dévouement, s'habitua de son côté à

une sorte de zèle enjoué et de douceur complaisante envers la faiblesse et la souffrance. Anzoleto avait le

caractère égal et les manières bienveillantes. Sa persévérance auprès d'elle et de Consuelo gagna enfin

son coeur, et, à son heure dernière, elle leur fit jurer de ne se quitter jamais. Anzoleto le promit, et même

il éprouva en cet instant solennel une sorte d'attendrissement sérieux qu'il ne connaissait pas encore. La

mourante lui rendit cet engagement plus facile en lui disant: Qu'elle soit ton amie, ta soeur, ta maîtresse

ou ta femme, puisqu'elle ne connaît que toi et n'a jamais voulu écouter que toi, ne l'abandonne pas. - Puis,

croyant donner à sa fille un conseil bien habile et bien salutaire, sans trop songer s'il était réalisable ou

non, elle lui avait fait jurer en particulier, ainsi qu'on l'a vu déjà, de ne jamais s'abandonner à son amant

avant la consécration religieuse du mariage. Consuelo l'avait juré, sans prévoir les obstacles que le

caractère indépendant et irréligieux d'Anzoleto pourrait apporter à ce projet.

Devenue orpheline, Consuelo avait continué de travailler à l'aiguille pour vivre dans le présent, et
d'étudier la musique pour s'associer à l'avenir d'Anzoleto. Depuis deux ans qu'elle vivait seule dans son

grenier, il avait continué à la voir tous les jours, sans éprouver pour elle aucune passion, et sans pouvoir

en éprouver pour d'autres femmes, tant la douceur de son intimité et l'agrément de vivre auprès

d'elle
lui semblaient préférables à tout.

Sans se rendre compte des hautes facultés de sa compagne, il avait acquis désormais assez de goût et de
discernement pour savoir qu'elle avait plus de science et de moyens qu'aucune des cantatrices de

San-Samuel et que la Corilla elle-même. À son affection d'habitude s'était donc joint l'espoir et presque la

certitude d'une association d'intérêts, qui rendrait leur existence profitable et brillante avec le temps.

Consuelo n'avait guère coutume de penser à l'avenir. La prévoyance n'était point au nombre de ses

occupations d'esprit. Elle eût encore cultivé la musique sans autre but que celui d'obéir à sa vocation; et

la communauté d'intérêts que la pratique de cet art devait établir entre elle et son ami, n'avait pas d'autre

sens pour elle que celui d'association de bonheur et d'affection. C'était donc sans l'en avertir qu'il avait

conçu tout à coup l'espoir de hâter la réalisation de leurs rêves; et en même temps que Zustiniani s'était

préoccupé du remplacement de la Corilla, Anzoleto, devinant avec une rare sagacité la situation d'esprit

de son patron, avait improvisé la proposition qu'il venait de lui faire.

Mais la laideur de Consuelo, cet obstacle inattendu étrange, invincible, si le comte ne se trompait pas,
était venu jeter l'effroi et la consternation dans son âme. Aussi reprit-il le chemin de la

Corte-Minelli
, en s'arrêtant à chaque pas pour se représenter sous un nouveau jour l'image de son
amie, et pour répéter avec un point d'interrogation à chaque parole: Pas jolie? bien laide? affreuse?

VIII.

«Qu'as-tu donc à me regarder ainsi? lui dit Consuelo en le voyant entrer chez elle et la contempler d'un
air étrange sans lui dire un mot. On dirait que tu ne m'as jamais vue.

- C'est la vérité, Consuelo, répondit-il. Je ne t'ai jamais vue.

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