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George Sand - Consuelo, 1

- Et j'ai juré. Mais en te laissant dormir ici pour la première fois, ce n'est pas la place de ma mère que je
te donne, c'est la mienne.

- Et toi, pauvre fille, tu ne dormiras donc pas? reprit Anzoleto en se relevant à demi par un violent effort.
Ah! je suis un lâche, je m'en vais dormir dans la rue.

- Non! dit Consuelo en le repoussant sur le coussin avec une douce violence; tu es malade, et je ne le suis
pas. Ma mère qui est morte en bonne catholique, et qui est dans le ciel, nous voit à toute heure. Elle sait

que tu lui as tenu la promesse que tu lui avais faite de ne pas m'abandonner. Elle sait aussi que notre

amour est aussi honnête depuis sa mort qu'il l'a été de son vivant. Elle voit qu'en ce moment je ne fais et

je ne pense rien de mal. Que son âme repose dans le Seigneur!»

Ici Consuelo fit un grand signe de croix. Anzoleto était déjà endormi.

«Je vais dire mon chapelet là-haut sur la terrasse pour que tu n'aies pas la fièvre,» ajouta Consuelo en
s'éloignant.

«Bonne comme Dieu!» répéta faiblement Anzoleto, et il ne s'aperçut seulement pas que sa fiancée le
laissait seul. Elle alla en effet dire son chapelet sur le toit. Puis elle revint pour s'assurer qu'il n'était pas

plus malade, et le voyant dormir paisiblement, elle contempla longtemps avec recueillement son beau

visage pâle éclairé par la lune.

Et puis, ne voulant pas céder au sommeil elle-même, et se rappelant que les émotions de la soirée lui
avaient fait négliger son travail, elle ralluma sa lampe, s'assit devant sa petite table, et nota un essai de

composition que maître Porpora lui avait demandé pour le jour suivant.

VI.

Le comte Zustiniani, malgré son détachement philosophique et de nouvelles amours dont la Corilla
feignait assez maladroitement d'être jalouse, n'était pas cependant aussi insensible aux insolents caprices

de cette folle maîtresse qu'il s'efforçait de le paraître. Bon, faible et frivole, Zustiniani n'était roué que par

ton et par position sociale. Il ne pouvait s'empêcher de souffrir, au fond de son coeur, de l'ingratitude

avec laquelle cette fille avait répondu à sa générosité; et d'ailleurs, quoiqu'il fût à cette époque (à Venise

aussi bien qu'à Paris) de la dernière inconvenance de montrer de la jalousie, l'orgueil italien se révoltait

contre le rôle ridicule et misérable que la Corilla lui faisait jouer.

Donc, ce même soir où Anzoleto avait brillé au palais Zustiniani, le comte, après avoir agréablement
plaisanté avec son ami Barberigo sur les espiègleries de sa maîtresse, dès qu'il vit ses salons déserts et les

flambeaux éteints, prit son manteau et son épée, et, pour en avoir le coeur net, courut au palais

qu'habitait la Corilla.

Quand il se fut assuré qu'elle était bien seule, ne se trouvant pas encore tranquille, il entama la
conversation à voix basse avec le barcarolle qui était en train de remiser la gondole de la prima-donna

sous la voûte destinée à cet usage. Moyennant quelques sequins, il le fit parler, et se convainquit bientôt

qu'il ne s'était pas trompé en supposant que la Corilla avait pris un compagnon de route dans sa gondole.

Mais il lui fut impossible de savoir qui était ce compagnon; le gondolier ne le savait pas. Bien qu'il eût vu

cent fois Anzoleto aux alentours du théâtre et du palais Zustiniani, il ne l'avait pas reconnu dans l'ombre,

sous l'habit noir et avec de la poudre.

Ce mystère impénétrable acheva de donner de l'humeur au comte. Il se fût consolé en persiflant son rival,

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