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George Sand - Consuelo, 1

son mantelet d'hermine, parut sur les premiers degrés, au milieu d'un groupe de cavaliers jaloux de
soutenir son coude arrondi dans le creux de leur main, et de l'aider ainsi à descendre, comme c'est la

coutume à Venise.

«Eh bien, dit le gondolier de la prima-donna à Anzoleto éperdu, que faites-vous là? Entrez dans la
gondole bien vite, si vous en avez la permission; ou bien suivez la rive et courez, car le seigneur comte

est avec la signora.»

Anzoleto se jeta au fond de la gondole sans savoir ce qu'il faisait. Il avait la tête perdue. Mais à peine y
fut-il, qu'il s'imagina la stupeur et l'indignation qu'éprouverait le comte s'il entrait dans la gondole avec sa

maîtresse, en trouvant là son insolent protégé. Son angoisse fut d'autant plus cruelle qu'elle se prolongea

plus de cinq minutes. La signera s'était arrêtée au beau milieu de l'escalier. Elle causait, riait très-haut

avec son cortège, et, discutant sur un trait, elle le répétait à pleine voix de plusieurs manières différentes.

Sa voix claire et vibrante allait se perdre sur les palais et sur les coupoles du canal, comme le chant du

coq réveillé avant l'aube se perd dans le silence des campagnes.

Anzoleto, n'y pouvant plus tenir, résolut de s'élancer dans l'eau par l'ouverture de la gondole qui ne faisait
pas face à l'escalier. Déjà il avait fait glisser la glace dans son panneau de velours noir, et déjà il avait

passé une jambe dehors, lorsque le second rameur de la prima-donna, celui qui occupait à la poupe, se

penchant vers lui sur le flanc de la cabanette, lui dit à voix basse:

«Puisqu'on chante, cela veut dire que vous devez vous tenir coi, et attendre sans crainte.»

Je ne connaissais pas les usages, pensa Anzoleto, et il attendit, mais non sans un reste de frayeur
douloureuse. La Corilla se donna le plaisir d'amener le comte jusqu'à la proue de sa gondole, et de s'y

tenir debout en lui adressant les compliments de felicissima notte, jusqu'à ce qu'elle eût quitté la

rive: puis elle vint s'asseoir auprès de son nouvel amant avec autant de naturel et de tranquillité que si

elle n'eût pas risqué la vie de celui-ci et sa propre fortune à ce jeu impertinent.

«Vous voyez bien la Corilla? disait pendant ce temps Zustiniani au comte Barberigo; eh bien, je parierai
ma tête qu'elle n'est pas seule dans sa gondole.

- Et comment pouvez-vous avoir une pareille idée? reprit Barberigo.

- Parce qu'elle m'a fait mille instances pour que je la reconduisisse à son palais.

- Et vous n'êtes pas plus jaloux que cela?

- Il y a longtemps que je suis guéri de cette faiblesse. Je donnerais beaucoup pour que notre première
cantatrice s'éprît sérieusement de quelqu'un qui lui fit préférer le séjour de Venise aux rêves de voyage

dont elle me menace. Je puis très-bien me consoler de ses infidélités; mais je ne pourrais remplacer ni sa

voix, ni son talent, ni la fureur du public qu'elle captive à San-Samuel.

- Je comprends; mais qui donc peut être ce soir l'amant heureux de cette folle princesse?»

Le comte et son ami passèrent en revue tous ceux que la Corilla avait pu remarquer et encourager dans la
soirée. Anzoleto fut absolument le seul dont ils ne s'avisèrent pas.

V.

Cependant un violent combat s'élevait dans l'âme de cet heureux amant que l'onde et la nuit emportaient

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