bibliotheq.net - littérature française
 

George Sand - Consuelo, 1

que dans toutes les doctrines étudiées par ses parents, si bons et si doux, mais indécis et froids comme les
brouillards et les neiges de leur patrie.»

XXXV.

Après bien des détours et des retours dans les inextricables sentiers de cette forêt jetée sur un terrain
montueux et tourmenté, Consuelo se trouva sur une élévation semée de roches et de ruines qu'il était

assez difficile de distinguer les unes des autres, tant la main de l'homme, jalouse de celle du temps, y

avait été destructive. Ce n'était plus qu'une montagne de débris, où jadis un village avait été brûlé par

l'ordre du redoutable aveugle, le célèbre chef Calixtin Jean Ziska, dont Albert croyait descendre,

et dont il descendait peut-être en effet. Durant une nuit profonde et lugubre, le farouche et infatigable

capitaine ayant commandé à sa troupe de donner l'assaut à la forteresse des Géants, alors gardée pour

l'Empereur par des Saxons, il avait entendu murmurer ses soldats, et un entre autres dire non loin de lui:

«Ce maudit aveugle croit que, pour agir, chacun peut, comme lui, se passer de la lumière.» Là-dessus

Ziska, se tournant vers un des quatre disciples dévoués qui l'accompagnaient partout, guidant son cheval

ou son chariot, et lui rendant compte avec précision de la position topographique et des mouvements de

l'ennemi, il lui avait dit, avec cette sûreté de mémoire ou cet esprit de divination qui suppléaient en lui au

sens de la vue: «II y a ici près un village? - Oui, père, avait répondu le conducteur taborite; à ta droite,

sur une éminence, en face de la forteresse.» Alors Ziska avait fait appeler le soldat mécontent dont le

murmure avait fixé son attention: «Enfant, lui avait-il dit, tu te plains des ténèbres, va-t'en bien vite

mettre le feu au village qui est sur l'éminence, à ma droite; et, à la lueur des flammes, nous pourrons

marcher et combattre.»

L'ordre terrible avait été exécuté. Le village incendié avait éclairé la marche et l'assaut des Taborites. Le
château des Géants avait été emporté en deux heures, et Ziska en avait pris possession. Le lendemain, au

jour, on remarqua et on lui fit savoir qu'au milieu des décombres du village, et tout au sommet de la

colline qui avait servi de plate-forme aux soldats pour observer les mouvements de la forteresse, un jeune

chêne, unique dans ces contrées, et déjà robuste, était resté debout et verdoyant, préservé apparemment

de la chaleur des flammes qui montaient autour de lui par l'eau d'une citerne qui baignait ses racines.

«Je connais bien la citerne, avait répondu Ziska. Dix des nôtres y ont été jetés par les damnés habitants
de ce village, et depuis ce temps la pierre qui la couvre n'a point été levée. Qu'elle y reste et leur serve de

monument, puisque, aussi bien, nous ne sommes pas de ceux qui croient les âmes errantes repoussées à la

porte des cieux par le patron romain (Pierre, le porte-clefs, dont ils ont fait un saint), parce que les

cadavres pourrissent dans une terre non bénite par la main des prêtres de Bélial. Que les os de nos frères

reposent en paix dans cette citerne; leurs âmes sont vivantes. Elles ont déjà revêtu d'autres corps, et ces

martyrs combattent parmi nous, quoique nous ne les connaissions point. Quant aux habitants du village,

ils ont reçu leur paiement; et quant au chêne, il a bien fait de se moquer de l'incendie: une destinée plus

glorieuse que celle d'abriter des mécréants lui était réservée. Nous avions besoin d'une potence, et la

voici trouvée. Allez-moi chercher ces vingt moines augustins que nous avons pris hier dans leur couvent,

et qui se font prier pour nous suivre. Courons les pendre haut et court aux branches de ce brave chêne, à

qui cet ornement rendra tout à fait la santé.»

Aussitôt dit, aussitôt fait. Le chêne, depuis ce temps là, avait été nommé le Hussite, la pierre de la
citerne, Pierre d'épouvante, et le village détruit sur la colline abandonnée, Schreckenstein.

Consuelo avait déjà entendu raconter dans tous ses détails, par la baronne Amélie, cette sombre
chronique. Mais, comme elle n'en avait encore aperçu le théâtre que de loin, ou pendant la nuit au

< page précédente | 148 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.