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George Sand - Consuelo, 1

malheureux et solitaires.

XXXIII.

Plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'on eût aucune nouvelle du comte Albert; et Consuelo, à qui cette
situation semblait mortellement sinistre, s'étonna de voir la famille de Rudolstadt rester sous le poids

d'une si affreuse incertitude, sans témoigner ni désespoir ni impatience. L'habitude des plus cruelles

anxiétés donne une sorte d'apathie apparente ou d'endurcissement réel, qui blessent et irritent presque les

âmes dont la sensibilité n'est pas encore émoussée par de longs malheurs. Consuelo, en proie à une sorte

de cauchemar, au milieu de ces impressions lugubres et de ces événements inexplicables, s'étonnait de

voir l'ordre de la maison à peine troublé, la chanoinesse toujours aussi vigilante, le baron toujours aussi

ardent à la chasse, le chapelain toujours aussi régulier dans ses mêmes pratiques de dévotion, et Amélie

toujours aussi gaie et aussi railleuse. La vivacité enjouée de cette dernière était ce qui la scandalisait

particulièrement. Elle ne concevait pas qu'elle pût rire et folâtrer, lorsqu'elle-même pouvait à peine lire et

travailler à l'aiguille.

La chanoinesse cependant brodait un devant d'autel en tapisserie pour la chapelle du château. C'était un
chef-d'oeuvre de patience, de finesse et de propreté. A peine avait-elle fait un tour dans la maison, qu'elle

revenait s'asseoir devant son métier, ne fût-ce que pour y ajouter, quelques points, en attendant que de

nouveaux soins l'appelassent dans les granges, dans les offices, ou dans les celliers. Et il fallait voir avec

quelle importance on traitait toutes ces petites choses, et comme cette chétive créature trottait d'un pas

toujours égal, toujours digne et compassé, mais jamais ralenti, dans tous les coins de son petit empire;

croisant mille fois par jour et dans tous les sens la surface étroite et monotone de son domaine

domestique. Ce qui paraissait étrange aussi à Consuelo, c'était le respect et l'admiration qui s'attachaient

dans la famille et dans le pays à cet emploi de servante infatigable, que la vieille dame semblait avoir

embrassé avec tant d'amour et de jalousie. A la voir régler parcimonieusement les plus chétives affaires,

on l'eût crue cupide et méfiante. Et pourtant elle était pleine de grandeur et de générosité dans le fond de

son âme et dans les occasions décisives. Mais ces nobles qualités, surtout cette tendresse toute

maternelle, qui la rendaient si sympathique et si vénérable aux yeux de Consuelo, n'eussent pas suffi aux

autres pour en faire l'héroïne de la famille. Il lui fallait encore, il lui fallait surtout toutes ces puérilités du

ménage gouvernées solennellement, pour être appréciée ce qu'elle était (malgré tout cela), une femme

d'un grand sens et d'un grand caractère. Il ne se passait pas un jour sans que le comte Christian, le baron

ou le chapelain, ne répétassent chaque fois qu'elle tournait les talons:

«Quelle sagesse, quel courage, quelle force d'esprit résident dans la chanoinesse!»

Amélie elle-même, ne discernant pas la véritable élévation de la vie d'avec les enfantillages qui, sous une
autre forme, remplissaient toute la sienne, n'osait pas dénigrer sa tante sous ce point de vue, le seul qui,

pour Consuelo, fit une ombre à cette vive lumière dont rayonnait l'âme pure et aimante de la bossue

Wenceslawa.

Pour la Zingarella, née sur les grands chemins, et perdue dans le monde, sans autre maître et sans
autre protecteur que son propre génie, tant de soucis, d'activité et de contention d'esprit, à propos d'aussi

misérables résultats que la conservation et l'entretien de certains objets et de certaines denrées, paraissait

un emploi monstrueux de l'intelligence. Elle qui ne possédait rien, et ne désirait rien des richesses de la

terre, elle souffrait de voir une belle âme s'atrophier volontairement dans l'occupation de posséder du blé,

du vin, du bois, du chanvre, des animaux et des meubles. Si on lui eût offert tous ces biens convoités par

la plupart des hommes, elle eût demandé, à la place, une minute de son ancien bonheur, ses haillons, son

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