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George Sand - Consuelo, 1

- Quelquefois, mais pas toujours. J'ai observé bien des choses; mais j'en ai oublié beaucoup d'autres, Dieu
merci!

- Et pourquoi Dieu merci?

- Parce qu'il y a des choses affreuses à voir sur la face de ce monde! répondit-il en se levant avec un
visage sombre, que jusque-là ma tante ne lui avait pas trouvé.

«Elle vit qu'il ne fallait pas le faire causer davantage, et courut annoncer à mon oncle que son fils était
retrouvé. Personne ne le savait encore dans la maison, personne ne l'avait vu rentrer. Son retour n'avait

pas laissé plus de traces que son départ.

«Mon pauvre oncle, qui avait eu tant de courage pour supporter le malheur, n'en eut pas dans le premier
moment pour la joie. Il perdit connaissance; et lorsque Albert reparut devant lui, il avait la figure plus

altérée que celle de son fils. Albert, qui depuis ses longs voyages semblait ne remarquer aucune émotion

autour de lui, parut ce jour-là tout renouvelé et tout différent de ce qu'on l'avait vu jusqu'alors. Il fit mille

caresses à son père, s'inquiéta de le voir si changé, et voulut en savoir la cause. Mais quand on se hasarda

à la lui faire pressentir, il ne put jamais la comprendre, et toutes ses réponses furent faites avec une bonne

foi et une assurance qui semblaient bien prouver l'ignorance complète où il était des sept jours de sa

disparition.»

- Ce que vous me racontez ressemble à un rêve, dit Consuelo, et me porte à divaguer plutôt qu'à dormir,
ma chère baronne. Comment est-il possible qu'un homme vive pendant sept jours sans avoir conscience

de rien?

- Ceci n'est rien auprès de ce que j'ai encore à vous raconter; et jusqu'à ce que vous ayez vu par
vous-même que, loin d'exagérer, j'atténue pour abréger, vous aurez, je le conçois, de la peine à me croire.

Moi-même qui vous rapporte ce dont j'ai été témoin, je me demande encore quelquefois si Albert est

sorcier ou s'il se moque de nous. Mais l'heure est avancée, et véritablement je crains d'abuser de votre

complaisance.

- C'est moi qui abuse de la vôtre, répondit Consuelo; vous devez être fatiguée de parler. Remettons donc
à demain soir, si vous le voulez bien, la suite de cette incroyable histoire.

- A demain soit, dit la jeune baronne en l'embrassant.

XXIX.

L'histoire incroyable, en effet, qu'elle venait d'entendre tint Consuelo assez longtemps éveillée. La nuit
sombre, pluvieuse, et pleine de gémissements, contribuait aussi à l'agiter de sentiments superstitieux

qu'elle ne connaissait pas encore. Il y a donc une fatalité incompréhensible, se disait-elle, qui pèse sur

certains êtres? Qu'avait fait à Dieu cette jeune fille qui me parlait tout à l'heure, avec tant d'abandon, de

son naïf amour-propre blessé et de ses beaux rêves déçus? Et qu'avais-je fait de mal moi-même pour que

mon seul amour fût si horriblement froissé et brisé dans mon coeur? Mais, hélas! quelle faute a donc

commise ce farouche Albert de Rudolstadt pour perdre ainsi la conscience et la direction de sa propre

vie? Quelle horreur la Providence a-t-elle conçue pour Anzoleto de l'abandonner, ainsi qu'elle l'a fait, aux

mauvais penchants et aux perverses tentations?

Vaincue enfin par la fatigue, elle s'endormit, et se perdit dans une suite de rêves sans rapport et sans
issue. Deux ou trois fois elle s'éveilla et se rendormit sans pouvoir se rendre compte du lieu où elle était,

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