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George Sand - Consuelo, 1

prit un livre de dévotion pour se distraire de son inquiétude, et se mit à lire dans un coin du salon avec
une résignation qui me donnait envie de sauter par les fenêtres. Enfin, vers le soir, ma tante, toute

joyeuse, vint nous dire qu'elle avait entendu Albert se lever et s'habiller. L'abbé nous recommanda de ne

paraître ni inquiets ni surpris, de ne pas adresser de questions à monsieur le comte, et de tâcher de le

distraire s'il montrait quelque chagrin de sa mésaventure.

« - Mais si mon cousin n'est pas malade, il est donc maniaque? m'écriai-je avec un peu d'emportement.

«Je vis la figure de mon oncle se décomposer à cette dure parole, et j'en eus des remords sur-le-champ.
Mais lorsque Albert entra sans faire d'excuses à personne, et sans paraître se douter le moins du monde

de notre contrariété, je fus outrée, et lui fis un accueil très-sec. Il ne s'en aperçut seulement pas. Il

paraissait plongé dans ses réflexions.

Le soir, mon père pensa qu'un peu de musique l'égaierait. Je n'avais pas encore chanté devant Albert. Ma
harpe n'était arrivée que de la veille. Ce n'est pas devant vous, savante Porporina, que je puis me piquer

de connaître la musique. Mais vous verrez que j'ai une jolie voix, et que je ne manque pas de goût

naturel. Je me fis prier; j'avais plus envie de pleurer que de chanter; Albert ne dit pas un mot pour m'y

encourager. Enfin je cédai; mais je chantai fort mal, et Albert, comme si je lui eusse écorché les oreilles,

eut la grossièreté de sortir au bout de quelques mesures. Il me fallut toute la force de mon orgueil pour ne

pas fondre en larmes, et pour achever mon air sans faire sauter les cordes de ma harpe. Ma tante avait

suivi son neveu, mon père s'était endormi, mon oncle attendait près de la porte que sa soeur vînt lui dire

quelque chose de son fils. L'abbé resta seul à me faire des compliments qui m'irritèrent encore plus que

l'indifférence des autres.

« - Il paraît, lui dis-je, que mon cousin n'aime pas la musique.

« - Il l'aime beaucoup, au contraire, répondit-il; mais c'est selon ...

« - C'est selon la manière dont on chante? lui dis-je en l'interrompant.

« - C'est, reprit-il sans se déconcerter, selon la disposition de son âme; quelquefois la musique lui fait du
bien, et quelquefois du mal. Vous l'aurez ému, j'en suis certain, au point qu'il aura craint de ne pouvoir se

contenir. Cette fuite est plus flatteuse pour vous que les plus grands éloges.»

«Les adulations de ce jésuite avaient quelque chose de sournois et de railleur qui me le faisait détester.
Mais j'en fus bientôt délivrée, comme vous allez l'apprendre tout à l'heure.»

XXVIII.

«Le lendemain, ma tante, qui ne parle guère lorsque son coeur n'est pas vivement ému, eut la
malheureuse idée de s'engager dans une conversation avec l'abbé et le chapelain. Et comme, en dehors de

ses affections de famille, qui l'absorbent presque entièrement, il n'y a pour elle au monde qu'une

distraction possible, laquelle est son orgueil de famille, elle ne manqua pas de s'y livrer en dissertant sur

sa généalogie, et en prouvant à ces deux prêtres que notre race était la plus pure, la plus illustre, et la plus

excellente de toutes les familles de l'Allemagne, du côté des femmes particulièrement. L'abbé l'écoutait

avec patience et notre chapelain avec révérence, lorsque Albert, qui ne paraissait pas l'écouter du tout,

l'interrompit avec un peu de vivacité:

« - Il me semble, ma bonne tante, lui dit-il, que vous vous faites quelques illusions sur la prééminence de
notre famille. Il est vrai que la noblesse et les titres de nos ancêtres remontent assez haut dans le passé;

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