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George Sand - Consuelo, 1

«Albert ne répondit que par un profond salut, et en même temps un sourire étrange effleura ses lèvres.

« - Hélas! dit la chanoinesse lorsqu'il se fut éloigné, c'est donc là son sourire à présent.»

XXVII.

«Durant l'absence d'Albert, le comte et la chanoinesse avaient fait beaucoup de projets pour l'avenir de
leur cher enfant, et particulièrement celui de le marier. Avec sa belle figure, son nom illustre et sa fortune

encore considérable, Albert pouvait prétendre aux premiers partis. Mais dans le cas où un reste

d'indolence et de sauvagerie le rendrait inhabile à se produire et à se pousser dans le monde, on lui tenait

en réserve une jeune personne aussi bien née que lui, puisqu'elle était sa cousine germaine et qu'elle

portait son nom, moins riche que lui, mais fille unique, et assez jolie comme on l'est à seize ans, quand

on est fraîche et parée de ce qu'on appelle en France la beauté du diable. Cette jeune personne, c'était

Amélie, baronne de Rudolstadt, votre humble servante et votre nouvelle amie.

«Celle-là, se disait-on au coin du feu, n'a encore vu aucun homme. Élevée au couvent, elle ne manquera
pas d'envie d'en sortir pour se marier. Elle ne peut guère aspirer à un meilleur parti; et quant aux

bizarreries que pourrait encore présenter le caractère de son cousin, d'anciennes d'habitudes d'enfance, la

parenté, quelques mois d'intimité auprès de nous, effaceront certainement toute répugnance, et

l'engageront, ne fût-ce que par esprit de famille, à tolérer en silence ce qu'une étrangère ne supporterait

peut-être pas. On était sûr de l'assentiment de mon père, qui n'a jamais eu d'autre volonté que celle de son

aîné et de sa soeur Wenceslawa, et qui, à vrai dire, n'a jamais eu une volonté en propre.

«Lorsque après quinze jours d'examen attentif, on eut reconnu la constante mélancolie et la réserve
absolue qui semblaient être le caractère décidé de mon cousin, mon oncle et ma tante se dirent que le

dernier rejeton de leur race n'était destiné à lui rendre aucun éclat par sa conduite personnelle. Il ne

montrait d'inclination pour aucun rôle brillant dans le monde, ni pour les armes, ni pour la diplomatie, ni

pour les charges civiles. A tout ce qu'on lui proposait, il répondait d'un air de résignation qu'il obéirait

aux volontés de ses parents, mais qu'il n'avait pour lui-même aucun besoin de luxe ou de gloire. Après

tout, ce naturel indolent n'était que la répétition exagérée de celui de son père, cet homme calme dont la

patience est voisine de l'apathie, et chez qui la modestie est une sorte d'abnégation. Ce qui donne à mon

oncle une physionomie que son fils n'a pas, c'est un sentiment énergique, quoique dépourvu d'emphase et

d'orgueil, du devoir social. Albert semblait désormais comprendre les devoirs de la famille; mais les

devoirs publics, tels que nous les concevons, ne paraissaient pas l'occuper plus qu'aux jours de son

enfance. Son père et le mien avaient suivi la carrière des armes sous Montecuculli contre Turenne. Ils

avaient porté dans la guerre une sorte de sentiment religieux inspiré par la majesté impériale. C'était le

devoir de leur temps d'obéir et de croire aveuglément à des maîtres. Ce temps-ci, plus éclairé, dépouille

les souverains de l'auréole, et la jeunesse se permet de ne pas croire à la couronne plus qu'à la tiare.

Lorsque mon oncle essayait de ranimer dans son fils l'antique ardeur chevaleresque, il voyait bien que ses

discours n'avaient aucun sens pour ce raisonneur dédaigneux.

«Puisqu'il en est ainsi, se dirent mon oncle et ma tante, ne le contrarions pas. Ne compromettons pas cette
guérison assez triste qui nous a rendu un homme éteint à la place d'un homme exaspéré. Laissons-le vivre

paisiblement à sa guise, et qu'il soit un philosophe studieux, comme l'ont été plusieurs de ses ancêtres, ou

un chasseur passionné contre notre frère Frédérick, ou un seigneur juste et bienfaisant comme nous nous

efforçons de l'être. Qu'il mène dès à présent la vie tranquille et inoffensive des vieillards: ce sera le

premier des Rudolstadt qui n'aura point eu de jeunesse. Mais comme il ne faut pas qu'il soit le dernier de

sa race, hâtons-nous de le marier, afin que les héritiers de notre nom effacent cette lacune dans l'éclat de

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