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George Sand - Consuelo, 1

qualité de cette personne, ni des égards que sa famille pouvait lui devoir, il lui montrait sur-le-champ un
éloignement invincible, et rien ne l'eût décidé à lui faire le moindre accueil. Il faisait sa société des êtres

les plus vulgaires et les plus disgraciés de la fortune et même de la nature. Dans les jeux de son enfance,

il ne se plaisait qu'avec les enfants des pauvres, et surtout avec ceux dont la stupidité ou les infirmités

n'eussent inspiré à tout autre que l'ennui et le dégoût. Il n'a pas perdu ce singulier penchant, et vous ne

serez pas longtemps ici sans en avoir la preuve.

«Comme, au milieu de ces bizarreries, il montrait beaucoup d'esprit, de mémoire et d'aptitude pour les
beaux-arts, son père et sa bonne tante Wenceslawa, qui l'élevaient avec amour, n'avaient point sujet de

rougir de lui dans le monde. On attribuait ses ingénuités à un peu de sauvagerie, contractée dans les

habitudes de la campagne; et lorsqu'il était disposé à les pousser trop loin, on avait soin de le cacher, sous

quelque prétexte, aux personnes qui auraient pu s'en offenser. Mais, malgré ses admirables qualités et ses

heureuses dispositions, le comte et la chanoinesse voyaient avec effroi cette nature indépendante et

insensible à beaucoup d'égards, se refuser de plus en plus aux lois de la bienséance et aux usages du

monde.

- Mais jusqu'ici, interrompit Consuelo je ne vois rien qui prouve cette déraison dont vous parlez.

- C'est que vous êtes vous-même, à ce que je pense, répondit Amélie, une belle âme tout à fait candide....
Mais peut-être êtes-vous fatiguée de m'entendre babiller, et voulez-vous essayer de vous endormir.

- Nullement, chère baronne, je vous supplie de continuer, répondit Consuelo.»

Amélie reprit son récit en ces termes :

XXVI.

«Vous dites, chère Nina, que vous ne voyez jusqu'ici aucune extravagance dans les faits et gestes de mon
pauvre cousin. Je vais vous en donner de meilleures preuves. Mon oncle et ma tante sont, à coup sûr, les

meilleurs chrétiens et les âmes les plus charitables qu'il y ait au monde. Ils ont toujours répandu les

aumônes autour d'eux à pleines mains, et il est impossible de mettre moins de faste et d'orgueil dans

l'emploi des richesses que ne le font ces dignes parents. Eh bien, mon cousin trouvait leur manière de

vivre tout à fait contraire à l'esprit évangélique. Il eût voulu qu'à l'exemple des premiers chrétiens, ils

vendissent leurs biens, et se fissent mendiants, après les avoir distribués aux pauvres. S'il ne disait pas

cela précisément, retenu par le respect et l'amour qu'il leur portait, il faisait bien voir que telle était sa

pensée, en plaignant avec amertume le sort des misérables qui ne font que souffrir et travailler, tandis que

les riches vivent dans le bien-être et l'oisiveté. Quand il avait donné tout l'argent qu'on lui permettait de

dépenser, ce n'était, selon lui, qu'une goutte d'eau dans la mer; et il demandait d'autres sommes plus

considérables, qu'on n'osait trop lui refuser, et qui s'écoulaient comme de l'eau entre ses mains. Il en a

tant donné, que vous ne verrez pas un indigent dans le pays qui nous environne; et je dois dire que nous

ne nous en trouvons pas mieux: car les exigences des petits et leurs besoins augmentent en raison des

concessions qu'on leur fait, et nos bons paysans, jadis si humbles et si doux, lèvent beaucoup la tête,

grâce aux prodigalités et aux beaux discours de leur jeune maître. Si nous n'avions la force impériale

au-dessus de nous tous, pour nous protéger d'une part, tandis qu'elle nous opprime de l'autre, je crois que

nos terres et nos châteaux eussent été pillés et dévastés vingt fois par les bandes de paysans des districts

voisins que la guerre a affamés, et que l'inépuisable pitié d'Albert (célèbre à trente lieues à la ronde) nous

a mis sur le dos, surtout dans ces dernières affaires de la succession de l'empereur Charles.»

«Lorsque le comte Christian voulait faire au jeune Albert quelques sages remontrances, lui disant que

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