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George Sand - Consuelo, 1

eussent emporté, je crois, leurs sièges et soufflé les bougies sans tenir compte de leur présence. D'ailleurs
il tardait à Consuelo de se retirer; et Amélie la conduisit à la chambre élégante et confortable qu'elle lui

avait fait réserver tout à côté de la sienne propre.

«J'aurais bien envie de causer avec vous une heure ou deux, lui dit-elle aussitôt que la chanoinesse, qui
avait fait gravement les honneurs de l'appartement, se fut retirée. Il me tarde de vous mettre au courant de

tout ce qui se passe ici, avant que vous ayez à supporter nos bizarreries. Mais vous êtes si fatiguée que

vous devez désirer avant tout de vous reposer.

- Qu'à cela ne tienne, signora, répondit Consuelo. J'ai les membres brisés, il est vrai; mais j'ai la tête si
échauffée, que je suis bien certaine de ne pas dormir de la nuit. Ainsi parlez-moi tant que vous voudrez;

mais à condition que ce sera en allemand, cela me servira de leçon; car je vois que l'italien n'est pas

familier au seigneur comte, et encore moins à madame la chanoinesse.

- Faisons un accord, dit Amélie. Vous allez vous mettre au lit pour reposer vos pauvres membres brisés.
Pendant ce temps, j'irai passer une robe de nuit et congédier ma femme de chambre. Je reviendrai après

m'asseoir à votre chevet, et nous parlerons allemand jusqu'à ce que le sommeil nous vienne. Est-ce

convenu?

- De tout mon coeur, répondit la nouvelle gouvernante.

XXV.

«Sachez donc, ma chère ... dit Amélie lorsqu'elle eut fait ses arrangements pour la conversation projetée.
Mais je m'aperçois que je ne sais point votre nom, ajouta-t-elle en souriant. Il serait temps de supprimer

entre nous les titres et les cérémonies. Je veux que vous m'appeliez désormais Amélie, comme je veux

vous appeler ...

- J'ai un nom étranger, difficile à prononcer, répondit Consuelo. L'excellent maître Porpora, en
m'envoyant ici, m'a ordonné de prendre le sien, comme c'est l'usage des protecteurs ou des maîtres envers

leurs élèves privilégiés; je partage donc désormais, avec le grand chanteur Huber (dit le Porporino),

l'honneur de me nommer la Porporina; mais par abréviation vous m'appellerez, si vous voulez tout

simplement Nina.

- Va pour Nina, entre nous, reprit Amélie. Maintenant écoutez-moi, car j'ai une assez longue histoire à
vous raconter, et si je ne remonte un peu haut dans le passé, vous ne pourrez jamais comprendre ce qui se

passe aujourd'hui dans cette maison.

- Je suis toute attention et toute oreilles, dit la nouvelle Porporina.

- Vous n'êtes pas, ma chère Nina, sans connaître un peu l'histoire de la Bohême? dit la jeune baronne.

- Hélas, répondit Consuelo, ainsi que mon maître a dû vous l'écrire, je suis tout à fait dépourvue
d'instruction; je connais tout au plus un peu l'histoire de la musique; mais celle de la Bohême, je ne la

connais pas plus que celle d'aucun pays du monde.

- En ce cas, reprit Amélie, je vais vous en dire succinctement ce qu'il vous importe d'en savoir pour
l'intelligence de mon récit. Il y a trois cents ans et plus, le peuple opprimé et effacé au milieu duquel vous

voici transplantée était un grand peuple, audacieux, indomptable, héroïque. Il avait dès lors, à la vérité,

des maîtres étrangers, une religion qu'il ne comprenait pas bien et qu'on voulait lui imposer de force. Des

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