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Gaston Tissandier - En Ballon! Pendant le Siège de Paris

Dimanche 8. - Des bruits contradictoires de toute nature circulent au Mans. On nous affirme au
bureau du telegraphe que l'armee du general Chanzy va decidement marcher en avant demain matin.

Cette armee compte deux cent mille hommes, cinq cents pieces de canon, la victoire n'est pas douteuse.
Ah! quand on se souvient de ces epoques, comme on se rappelle jusqu'ou peut aller l'illusion conduite par

le desir! Apres avoir vu les debacles d'Orleans, de Blois, apres avoir touche du doigt les causes de

desorganisation de l'armee, pousses par l'amour de la Patrie, nous esperions encore!

Les Prussiens, nous dit-on le soir, s'avancent du cote de Nogent-le-Rotrou. - Les nouvelles de l'armee de
Bourbaki, dans l'Est, sont favorables.

Mardi 10. - On entend des coups de canon. Cette fois, la grande action va s'engager. Le bruit de
la canonnade est assez eloigne, il est faible, c'est le grondement lugubre du tonnerre avant la tempete.

Le soir des paniques courent la ville. On pretend que les Prussiens sont a cinq lieues, que nos
avant-postes ont ete surpris. Mais les gens senses n'ajoutent pas creance a ces bruits de mauvais augure.

Il n'est pas douteux qu'une grande bataille va s'engager.

VI. La bataille du Mans. - Poste d'observation des ballons captifs. - Le champ de bataille. - La
deroute. - Laval. - Rennes.

Du 11 janvier au 18 fevrier 1871.

Dans la matinee du 11, on entendait autour du Mans le bruit d'une violente canonnade. Tout le monde est
surexcite par ce concert lugubre; la grande partie est en jeu. Je vole au quartier general, pour recevoir des

ordres. Le moment n'est-il pas venu de gonfler un ballon, et de surveiller du haut des airs les mouvements

de l'ennemi?

Mais je crois comprendre, d'apres ce qui m'est dit, que l'attaque des Prussiens a eu lieu a l'improviste; le
general Chanzy, quoique malade, est a cheval au milieu du combat. Un de ses officiers m'affirme qu'il a

pense aux ballons, et que l'ordre du gonflement va nous arriver d'un moment a l'autre, on me conseille

toutefois de m'approcher du champ de bataille pour choisir un bon poste aerostatique, j'ai le

laissez-passer
qui me permettra de m'avancer jusqu'aupres des batteries.

Le combat a lieu tout pres du Mans, au pied des collines que domine Yvre-l'Eveque. Je pars a pied, et au
sortir de la ville j'apercois deja des gendarmes postes de distance en distance pour arreter les fuyards qui

sont rares aujourd'hui. La canonnade est d'une violence formidable. On entend le bruit des mitrailleuses,

de pieces de campagne que domine la puissante voix des pieces de marine installees sur les hauteurs. Je

suis la route d'Yvre-l'Eveque, et sur mon chemin je traverse des parcs d'artillerie. C'est la reserve qui ne

donne pas encore.

La campagne est couverte de neige, le froid est intense, le ciel est d'une purete absolue, j'arrive a 3
kilometres du Mans, sur le sommet d'une colline, ou se trouve un groupe de spectateurs. En face de nous,

a 600 metres environ, nous decouvrons le feu d'une batterie qui tonne de seconde en seconde. Je me

risque a m'avancer jusqu'aupres des canons. Les artilleurs me disent que pas un obus n'est encore tombe

la, et que je puis rester aupres d'eux sans danger.

Le champ de bataille tout entier s'offre a ma vue. Sur une etendue de plusieurs lieues, les canons francais
sont places sur les hauteurs, ils vomissent la mitraille, et lancent dans l'espace des eclairs qui illuminent

au loin le ciel. En face de nous est le bois d'Yvre-l'Eveque, ou nos troupes sont en partie massees. A trois

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