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Gaston Tissandier - En Ballon! Pendant le Siège de Paris

Les journees se passent et le bon vent n'arrive pas. Toujours vent nord-ouest. M. Marie Davy nous
telegraphie que les circonstances atmospheriques ne changeront probablement pas avant longtemps. "Ah!

si nous etions a Rouen, nous pourrions partir et les courants aeriens nous entraineraient doucement sur

Paris." En faisant cette reflexion, il me prend l'idee d'imiter Mahomet qui marche vers la montagne. Le

vent ne veut pas venir nous trouver. Allons le chercher.

Revilliod et Mangin restent au Mans avec un ballon; et nous voila partis, avec l'aerostat le
Jean-Bart
, qu'il faut trainer peniblement, de gare en gare, car le chemin de fer fonctionne
difficilement. Le train s'arrete toutes les dix minutes, et passant par des voies detournees, il met

vingt-quatre heures pour gagner le chef-lieu de la Seine-Inferieure.

IV. Premiere tentative de retour a Paris par ballon. - Preparatifs du voyage. - Le bon vent. -
L'ascension. - Le bon chemin. - Le brouillard.-Le dejeuner en ballon. - Le vent a tourne. - En ballon

captif.

Du 1er au 8 novembre 1870.

Nous arrivons a Rouen, mon frere et moi, le 2 novembre, avec le ballon "le Jean-Bart." Le prefet
a ete prevenu de nos projets; il a eu l'obligeance de faire mettre a notre disposition un grand local ou

l'aerostat pourra etre ventile et vernis a neuf. C'est la grande salle de bal du Chateau-Baubet, le Casino de

l'endroit, qui se transforme ainsi en atelier aerostatique. L'inspecteur du telegraphe envoie ses facteurs

qui nous aident avec beaucoup de zele dans l'operation de vernissage, vilaine besogne qui consiste a

enduire l'aerostat d'huile de lin cuite sur toute sa surface. Le ballon ventile est gonfle a l'air, on penetre

dans son interieur, afin d'examiner, par transparence, l'etoffe dans toute son etendue.

Chaque fois qu'un petit trou se montre, il est bouche avec une piece: la plus petite piqure est cachee sous
une feuille de baudruche. C'est mon frere qui s'occupe surtout de cette besogne avec un soin scrupuleux;

il fallait la guerre pour transformer ainsi un architecte de talent en reparateur de ballons.

Mais nous sommes seuls; c'est nous qui conduirons notre aerostat: s'il fuit, s'il est en mauvais etat, qui
donc, si ce n'est nous, en subira la consequence? Le voyage sera peut-etre long, perilleux; ayons au moins

un bon aerostat, bien repare, bien impermeable. S'il arrive un malheur, n'ayons aucun reproche a nous

faire!

Pendant quelques jours, le vent n'est pas favorable; il souffle plein nord et nord-est. La patience est
devenue de notre part, une ferme resolution. L'accueil que nous recevons a Rouen est si affable, si

gracieux, que le temps se passe assez vite, malgre les nouvelles de la guerre, toujours desastreuses, qui

accablent le pays. Nous avons appris au Mans l'infame trahison de Bazaine, qui a souleve dans toute la

foule un cri d'horreur et de degout[4]. Voila que Dijon vient de succomber sous les coups d'une armee de

10,000 Badois. Quand s'arretera donc la serie des malheurs qui frappent la France sans treve, sans pitie?

Parfois le decouragement trouble notre esprit, mais ce n'est qu'une impression fugitive; non, la France ne

peut pas tomber, Paris resiste, et l'ennemi sera ecrase sous ses murs. Voila ce que nous disions tous au

mois de novembre. Voila ce que l'on repetait alors dans toute la France!

[Note 4: Ce chapitre a ete ecrit quelques jours apres la proclamation de M. Gambetta qui qualifiait
lui-meme de trahison la conduite du marechal Bazaine. Sans doute aujourd'hui nous ne serions

plus si affirmatif, nous disant que l'histoire seule sera le grand juge. - Mais nous ne voulons pas denaturer

notre recit, ici comme ailleurs, en lui otant le caractere de l'impression premiere,]

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