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Eugène Fromentin - Dominique

Un soir, on me remit un billet. Je le tins un moment fermé, suspendu devant moi, comme s'il eût contenu
ma destinée.

"Si vous avez la moindre amitié pour moi, me disait Madeleine, ne vous obstinez pas à me poursuivre ;
vous me faites mal inutilement. Tant que j'ai gardé l'espoir de vous sauver d'une erreur et d'une folie, je

n'ai rien épargné qui pût réussir. Aujourd'hui je me dois à d'autres soins que j'ai trop oubliés. Faites

comme si vous n'habitiez plus Paris, au moins pour quelque temps. Il dépend de vous que je vous dise

adieu ou au revoir."

Ce congé banal, d'une sécheresse parfaite, me produisit l'effet d'un écroulement. Puis à l'abattement
succéda la colère. Ce fut peut-être la colère qui me sauva. Elle me donna l'énergie de réagir et de prendre

un parti extrême. Ce jour-là même, j'écrivis un ou deux billets pour dire que je quittais Paris. Je changeai

d'appartement, j'allai me cacher dans un quartier perdu, je fis appel à tout ce qui me restait de raison,

d'intelligence et d'amour du bien et je recommençai une nouvelle épreuve dont j'ignorais la durée, mais

qui, dans tous les cas, devait être la dernière.

XVI

Ce changement s'opéra du jour au lendemain et fut radical. Ce n'était plus le moment d'hésiter ni de se
morfondre. Maintenant j'aimais la lutte. L'énergie surabondait en moi. Rebutée d'un côté, ma volonté

avait besoin de se retourner dans un autre sens, de chercher un nouvel obstacle à vaincre, tout cela pour

ainsi dire en quelques heures, et de s'y ruer. Le temps me pressait. Toute question d'âge à part, je me

sentais sinon vieilli, du moins très mûr. Je n'étais plus un adolescent que le moindre chagrin cloue tout

endolori sur les pentes molles de la jeunesse. J'étais un homme orgueilleux, impatient, blessé, traversé de

désirs et de chagrins, et qui tombait tout à coup au beau milieu de la vie, - comme un soldat de fortune un

jour d'action décisive à midi, - le coeur plein de griefs, l'âme amère d'impuissance, et l'esprit en pleine

explosion de projets.

Je ne mis plus les pieds dans le monde, au moins dans cette partie de la société où je risquais de me faire
apercevoir et de rencontrer des souvenirs qui m'auraient tenté. Je ne m'enfermai pas trop à l'étroit, j y

serais mort d'étouffement ; mais je me circonscrivis dans un cercle d'esprits actifs, studieux, spéciaux,

absorbés, ennemis des chimères, qui faisaient de la science, de l'érudition ou de l'art, comme ce Florentin

ingénu qui créait la perspective, et la nuit réveillait sa femme pour lui dire: "Quelle douce chose que la

perspective !" Je me défiais des écarts de l'imagination: j'y mis bon ordre. Quant à mes nerfs, que j'avais

si voluptueusement ménagés jusqu'à présent, je les châtiai, et de la plus rude manière, par le mépris de

tout ce qui est maladif et le parti pris de n'estimer que ce qui est robuste et sain.

Le clair de lune au bord de la Seine, les soleils doux, les rêveries aux fenêtres, les promenades sous les
arbres, le malaise ou le bien-être produit par un rayon de soleil ou par une goutte de pluie, les aigreurs

qui me venaient d'un air trop vif et les bonnes pensées qui m'étaient inspirées par un écart du vent, toutes

ces mollesses du coeur, cet asservissement de l'esprit, cette petite raison, ces sensations exorbitantes, -

j'en fis l'objet d'un examen qui décréta tout cela indigne d'un homme, et ces multiples fils pernicieux qui

m'enveloppaient d'un tissu d'influences et d'infirmités, je les brisai. Je menais une vie très-active. Je lisais

énormément. Je ne me dépensais pas, j'amassais. Le sentiment âpre d'un sacrifice se combinait avec

l'attrait d'un devoir à remplir envers moi-même. J'y puisais je ne sais quelle satisfaction sombre qui n'était

pas de la joie, encore moins de la plénitude, mais qui ressemblait à ce que doit être le plaisir hautain d'un

voeu monacal bien rempli. Je ne jugeais pas qu'il y eût rien de puéril dans une réforme qui avait une

cause si grave, et qui pouvait avoir un résultat très sérieux. Je fis de mes lectures ce que j'avais fait de

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