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Eugène Fromentin - Dominique

costumé et sans charme, autre ressemblance avec le virtuose ailé. Dès les premières notes, il y eut dans la
salle un léger frémissement, comme dans un bois dont les feuilles palpitent. Jamais il ne me parut si

extraordinaire que ce soir-là, soirée unique et la dernière où j'aie voulu l'entendre. Tout était exquis,

jusqu'à cette langue fluide, voltigeante et rythmée, qui donne à l'idée des chocs sonores, et fait du

vocabulaire italien un livre de musique. Il chantait l'hymne éternellement tendre et pitoyable des amants

qui espèrent. Une à une et dans des mélodies inouïes, il déroulait toutes les tristesses, toutes les ardeurs et

toutes les espérances des coeurs bien épris. On eût dit qu'il s'adressait à Madeleine, tant sa voix arrivait

directement, pénétrante, émue, discrète, comme si ce chanteur sans entrailles eût été le confident de mes

propres douleurs. J'aurais cherché cent ans dans le fond de mon coeur torturé et brûlant, avant d'y trouver

un seul mot qui valût un soupir de ce mélodieux instrument qui disait tant de choses et n'en éprouvait

aucune.

Madeleine écoutait, haletante. J'étais assis derrière elle, aussi près que le permettait le dossier de son
fauteuil, où je m'appuyais. Elle s'y renversait aussi de temps en temps, au point que ses cheveux me

balayaient les lèvres. Elle ne pouvait pas faire un geste de mon côté que je ne sentisse aussitôt son souffle

inégal, et je le respirais comme une ardeur de plus. Elle avait les deux bras croisés sur sa poitrine,

peut-être pour en comprimer les battements. Tout son corps, penché en arrière, obéissait à des

palpitations irrésistibles, et, chaque respiration de sa poitrine, en se communiquant du siège à mon bras,

m'imprimait à moi-même un mouvement convulsif tout pareil à celui de ma propre vie. C'était à croire

que le même souffle nous animait à la fois d'une existence indivisible, et que le sang de Madeleine et non

plus le mien circulait dans mon coeur entièrement dépossédé par l'amour.

A ce moment, il se fit un peu de bruit dans une loge située de l'autre côté de la salle, où deux femmes
entraient seules, en grand étalage, et fort tard pour produire plus d'effet. A peine assises, elles

commencèrent à lorgner, et leurs yeux s'arrêtèrent sur la loge de Madeleine. Madeleine involontairement

fit comme elles. Il y eut pendant une seconde un échange d'examen qui me glaça d'effroi, car au premier

coup d'oeil j'avais reconnu un visage témoin d'anciennes faiblesses et retrouvé des souvenirs détestés. En

voyant ce regard persistant fixé sur nous, Madeleine eut-elle un soupçon? Je le crois, car elle se tourna

tout à coup comme pour me surprendre. Je soutins le feu de ses yeux, le plus immédiat et le plus

clairvoyant que j'aie jamais affronté. Il se serait agi de sa vie que je n'aurais pas été plus déterminé dans

un acte de témérité qui me demanda le plus grand effort. Le reste de la soirée se passa mal. Madeleine

parut moins occupée de la musique et distraite par une idée gênante, comme si ce vis-à-vis

malencontreux l'importunait. Une ou deux fois encore, elle essaya d'éclairer ses doutes ; puis elle devint

étrangère à tout ce qui se passait autour d'elle, et je compris qu'elle se retirait au fond de sa pensée.

Je la reconduisis jusqu'à sa voiture. Arrivé là, le marchepied baissé, Madeleine enfouie dans ses
fourrures:

"Me permettez-vous de vous accompagner?" lui dis-je.

Il n'y avait aucune réponse à me faire, surtout en présence de M. d'Orsel et de Julie. La demande était
d'ailleurs des plus simples. Je montai avant même qu'on me l'eût permis.

Il n'y eut pas un mot de prononcé pendant ce trajet sur un pavé bruyant, au pas rapide et retentissant des
chevaux. M. d'Orsel fredonnait en souvenir de la pièce. Julie m'examinait à la dérobée, puis se collait le

visage aux vitres et regardait les rues. Madeleine, à demi renversée, comme elle l'eût été sur un lit de

repos, froissait par un geste nerveux un énorme bouquet de violettes qui toute la soirée m'avait enivré. Je

voyais l'éclat bizarre et fiévreux de ses yeux fixes. J'étais dans un grand trouble, et je sentais

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